Il y a des écrivains que l’on croit connaître parce qu’on a lu un seul de leurs livres à vingt ans, et que l’on redécouvre, des décennies plus tard, avec la sensation étrange d’avoir eu entre les mains un trésor dont on n’avait mesuré ni la densité ni la portée. Tchinghiz Aïtmatov est de ceux-là. En 2018, Paris marquait le 90ᵉ anniversaire de la naissance de cet écrivain kirghize disparu dix ans plus tôt, par une série de lectures, de rencontres et de tables rondes, discrètes mais fidèles, qui réunirent traducteurs, lecteurs, universitaires et amoureux d’une certaine littérature. L’occasion de revenir sur une œuvre traversée par les steppes, les montagnes du Tian Shan, les chevaux, les mémoires des aïeux, et par cette langue russe qu’Aïtmatov maniait avec la puissance d’un poète bilingue.
Tchinghiz Aïtmatov : l’écrivain kirghize devenu voix mondiale
Né le 12 décembre 1928 dans le village de Cheker, au nord du Kirghizstan, Tchinghiz Aïtmatov grandit dans un pays bouleversé par la collectivisation, la guerre et les grandes purges staliniennes qui emportèrent son père en 1938. Élevé par sa mère et sa grand-mère, il passa son enfance au contact des légendes kirghizes, des chants oraux, des troupeaux et des paysages immenses qui deviendraient la matière première de son œuvre. Cette enfance, arrachée trop tôt à l’insouciance, imprégna toute son écriture d’une gravité lumineuse, comme si chaque récit portait en lui la mémoire d’un monde disparu et la promesse de sa transmission.
Après des études de zootechnie, puis des cours supérieurs de littérature à Moscou au milieu des années 1950, Aïtmatov publia ses premiers récits en kirghize avant de les réécrire lui-même en russe. Cette double appartenance linguistique lui permit de toucher simultanément deux publics : celui de sa terre natale, attaché à la tradition orale, et celui, immense, de l’URSS, puis du monde, grâce aux traductions. Il devint rapidement l’un des écrivains les plus lus de l’Union soviétique, récompensé par le prix Lénine en 1963 pour ses Récits des montagnes et des steppes, puis à trois reprises par le prix d’État de l’URSS.
Une enfance entre steppes et bibliothèques
Ce qui frappe, chez Aïtmatov, c’est la manière dont il parvint à tenir ensemble deux héritages : la mémoire ancestrale kirghize, transmise par les contes et les chants, et la culture européenne nourrie par les grandes lectures russes et occidentales. Dans ses entretiens, il évoquait volontiers Tolstoï, Dostoïevski, Faulkner, Hemingway ou Garcia Marquez, qu’il lisait avec la même ferveur que les légendes de Manas, épopée nationale kirghize dont les récitants, les manastchi, perpétuaient la tradition. Cette double filiation explique la singularité de son œuvre : à la fois profondément enracinée dans un sol précis et ouverte sur une humanité universelle.
Les œuvres qui ont traversé les frontières
Djamilia, paru en 1958, demeure le livre par lequel la plupart des lecteurs francophones sont entrés dans l’univers d’Aïtmatov. Court récit d’un amour naissant entre une jeune femme mariée à un soldat parti au front et un blessé de guerre taciturne, le texte fut traduit et préfacé par Louis Aragon en 1959. Le poète français le qualifia publiquement de « plus belle histoire d’amour du monde », formule devenue légendaire. Cette préface fit entrer Aïtmatov dans les bibliothèques françaises par la grande porte et inscrivit son nom dans une lignée prestigieuse de voix traduites.
Suivirent Le Premier Maître (1962), portrait d’un jeune instituteur soviétique venu apporter l’alphabet dans un village kirghize reculé, et Adieu Goulsary ! (1966), long récit consacré à un cavalier vieillissant et à son cheval, métaphore d’un monde qui s’efface. Avec Il fut un jour blanc comme neige (1970), Aïtmatov déploya une écriture plus lyrique encore, mêlant récit réaliste et légende, quotidien kolkhozien et songes mythologiques. Puis vint, en 1980, La Journée dure plus qu’un siècle, roman ample et polyphonique qui entrelace la chronique d’un cheminot kazakh, un récit de légende sur le mancourt — prisonnier privé de mémoire par un supplice ancien — et une intrigue de science-fiction spatiale. Enfin, Le Billot (1986) affronta frontalement les questions écologiques, religieuses et spirituelles, dans une Union soviétique qui commençait à se fissurer.

Le mancourt, figure inoubliable
Parmi les inventions narratives d’Aïtmatov, celle du mancourt reste peut-être la plus marquante. Dans La Journée dure plus qu’un siècle, il raconte la légende ancestrale d’un prisonnier torturé jusqu’à perdre la mémoire de son nom, de sa mère, de son peuple. Cette figure, devenue métaphore de tous les peuples privés de leur passé, traversa les frontières soviétiques et devint un mot de la langue politique post-communiste pour désigner l’amnésie imposée. Qu’un écrivain d’une petite république d’Asie centrale ait donné à l’humanité un concept aussi puissant dit assez la portée de son œuvre.
L’hommage parisien 2018 : lectures, rencontres, redécouvertes
Le 12 décembre 2018, à l’occasion du 90ᵉ anniversaire de la naissance d’Aïtmatov, Paris accueillit une série d’événements littéraires discrets mais nourris. Dans plusieurs lieux culturels de la capitale — bibliothèques municipales, centres associatifs, librairies spécialisées — des lectures bilingues russe-français furent organisées autour de Djamilia, du Premier Maître et d’extraits de La Journée dure plus qu’un siècle. Des traducteurs, des universitaires spécialistes de l’Asie centrale et des lecteurs fidèles se retrouvèrent pour partager leur découverte ou leur relecture de cet auteur que l’époque avait paru, un moment, laisser de côté.
L’intérêt pour Aïtmatov, en France, ne s’est jamais complètement éteint : chaque génération semble devoir redécouvrir Djamilia, souvent à l’âge où l’on tombe soi-même amoureux pour la première fois. Mais les commémorations de 2018 eurent le mérite de réinscrire son nom dans l’actualité culturelle, aux côtés de celui d’autres écrivains russophones contemporains présentés lors des Journées Européennes du Livre Russe. Les organisateurs des rencontres insistèrent sur la nécessité de continuer à traduire, à rééditer, à faire lire Aïtmatov aux nouvelles générations, notamment dans les lycées et les départements universitaires consacrés aux langues slaves et à la littérature comparée.
Lectures-concerts et voix kirghizes
Certaines soirées prirent la forme de lectures-concerts, mêlant extraits lus et musiques traditionnelles kirghizes interprétées par des musiciens venus d’Asie centrale. Le komouz, luth à trois cordes, et les chants modaux des steppes accompagnèrent les pages traduites par Louis Aragon et Albert Fischler, redonnant aux phrases imprimées une tessiture sonore que la seule lecture silencieuse ne saurait restituer. D’autres rencontres prirent un tour plus universitaire, interrogeant l’inscription d’Aïtmatov dans la littérature soviétique, ses liens avec les courants du réalisme lyrique, ou sa postérité dans les littératures post-soviétiques d’Asie centrale.
Aïtmatov et la littérature russophone d’Asie centrale
Replacer Aïtmatov dans le vaste territoire de la littérature russophone d’Asie centrale permet de mieux mesurer sa singularité. Il n’était ni un écrivain russe écrivant sur le Kirghizstan, ni un écrivain kirghize traduisant son folklore dans une langue étrangère : il était les deux à la fois, et quelque chose de plus. Son russe n’est jamais tout à fait le russe de Moscou ou de Saint-Pétersbourg ; il porte en lui la musique d’une langue turcique, les rythmes des chants de Manas, la brièveté des proverbes nomades. Inversement, son kirghize avait intégré, par contamination, les structures narratives du grand roman européen.

Cette position de passeur, rare, fit d’Aïtmatov une figure centrale pour tout un espace culturel qui, de Bichkek à Alma-Ata, d’Achkhabad à Tachkent, cherchait à trouver sa voix propre au sein d’une littérature soviétique longtemps centralisée à Moscou. Il ouvrit la voie à d’autres écrivains d’Asie centrale, traduits à leur tour en Europe, et contribua à faire entendre une géographie littéraire que les lecteurs français de la seconde moitié du XXᵉ siècle ignoraient souvent. Les rencontres parisiennes de 2018 soulignèrent cet héritage, en replaçant les textes d’Aïtmatov aux côtés de ceux d’auteurs plus jeunes, comme Alexandre Tsypkine et ses nouvelles russes contemporaines, ou d’artistes dont les portraits enrichissent notre rubrique Portraits d’artistes russes en France.
Une œuvre encore vivante : traductions françaises et réception
La réception française d’Aïtmatov doit beaucoup, on l’a dit, à Louis Aragon et à Albert Fischler, deux traducteurs aux sensibilités complémentaires. Aragon, poète avant tout, chercha dans Djamilia le souffle lyrique ; Fischler, plus attentif à la précision ethnographique et à la langue kirghize originelle, donna à plusieurs autres textes une tonalité plus sobre, plus documentée. Ces deux traditions de traduction cohabitent aujourd’hui dans les rééditions et permettent à chaque lecteur de choisir son Aïtmatov, ou de les confronter comme deux facettes d’une même œuvre.
Les institutions littéraires francophones qui soutiennent la traduction et la diffusion de la littérature russe, à l’image du Prix Russophonie, qui récompense chaque année la meilleure traduction du russe vers le français, constituent un relais précieux pour que des auteurs comme Aïtmatov continuent d’exister dans notre paysage éditorial. Des maisons d’édition indépendantes, des revues, des bibliothèques universitaires maintiennent vivante une tradition de lecture et de traduction qui dépasse largement les modes passagères.
Aujourd’hui, relire Aïtmatov, c’est accepter de ralentir. Ses phrases ne cherchent pas l’efficacité ; elles prennent le temps de décrire un cheval, un chant, un paysage, un visage. Elles accueillent la légende à l’intérieur du récit réaliste, sans jamais rompre le contrat de lecture. Elles laissent une place à la mort, au deuil, à la mémoire des aïeux, sans pathos. Dans un monde saturé d’informations et de récits courts, cette lenteur est devenue presque subversive. Peut-être est-ce l’une des raisons pour lesquelles les hommages rendus en 2018, et ceux qui continuent d’être organisés épisodiquement depuis, touchent un public plus large que le seul cercle des spécialistes : Aïtmatov offre un temps de lecture que notre époque refuse le plus souvent de s’accorder.
Quatre-vingt-dix ans après sa naissance, dix ans après sa disparition le 10 juin 2008 à Nuremberg, Tchinghiz Aïtmatov reste une présence discrète mais tenace dans nos bibliothèques. Les steppes qu’il a décrites continuent de s’étendre dans l’imaginaire des lecteurs qui le découvrent, les chevaux de Goulsary galopent encore dans quelques pages oubliées, et Djamilia n’a pas fini d’inviter à aimer autrement. C’est cela, sans doute, qu’un hommage littéraire peut faire de mieux : non pas embaumer un écrivain dans la cérémonie, mais rappeler que ses livres, ouverts à la page un, attendent encore leurs prochains lecteurs.
La rédaction