En février 2018, Paris a de nouveau accueilli l’un de ces rendez-vous discrets mais essentiels où la langue russe vient s’écrire et se lire dans un français de plain-pied. La 9ᵉ édition des Journées Européennes du Livre Russe et des Littératures Russophones, portée par l’association France-Oural, a rassemblé auteurs, traducteurs, éditeurs et lecteurs autour de tables rondes, de signatures et d’une cérémonie du Prix Russophonie devenue, au fil du temps, le cœur battant du festival. Retour, quelques années plus tard, sur un week-end parisien qui a confirmé la vitalité d’une scène littéraire plurielle, souvent méconnue, et pourtant traversée par des voix considérables.
Un rendez-vous annuel du livre russe à Paris
Depuis sa création, ce festival s’est imposé comme le principal moment francophone dédié au livre russe. La formule est restée remarquablement stable : deux journées, généralement à la mi-février, consacrées à la rencontre entre le public parisien et la littérature de langue russe, dans ses dimensions classiques comme contemporaines. On y croise des romanciers, des poètes, des essayistes, des historiens, mais aussi — et c’est peut-être la singularité du rendez-vous — une forte présence de traducteurs et d’éditeurs, les artisans souvent invisibles du passage d’une langue à l’autre.
Cette neuvième édition s’inscrivait dans une continuité assumée. Le festival n’a jamais cherché à grossir à tout prix : il cultive une échelle humaine, où l’on peut réellement échanger avec un auteur après une table ronde, feuilleter un ouvrage qui vient de paraître, discuter avec un traducteur des choix qu’il a faits sur une page. Les Parisiens habitués du lieu le savent bien : on vient autant pour les livres que pour l’atmosphère, cette sorte de conversation prolongée qui s’installe entre les séances et que l’on poursuit parfois dans un café voisin.
Le format a peu varié au fil des années : une salle principale pour les tables rondes, des espaces secondaires pour les signatures et les rencontres plus intimes, un stand de libraires réunissant les parutions récentes en français et quelques ouvrages en langue originale. Cette simplicité assumée fait écho à la tradition des salons littéraires de proximité, loin de la frénésie commerciale des grandes foires. On y vient pour écouter, lire, acheter parfois, mais surtout pour prendre le temps — denrée rare dans le paysage culturel contemporain.
L’édition 2018 : thèmes, invités, tables rondes
La 9ᵉ édition a proposé une programmation articulée autour de plusieurs axes, fidèle à l’équilibre recherché entre fiction, sciences humaines et poésie. Sans entrer dans le détail d’une affiche qui mérite qu’on se reporte aux actes publiés par les organisateurs, on peut retenir trois grandes lignes de force qui ont structuré le week-end.
Fictions contemporaines
Les romancières et romanciers contemporains ont eu, comme à l’accoutumée, une place importante. Les tables rondes consacrées à la fiction d’aujourd’hui ont permis d’aborder la manière dont les auteurs russophones écrivent le présent : mémoires familiales, questions générationnelles, rapport à la ville, à la province, à l’exil. La rencontre du public français avec ces voix passe presque toujours par la médiation d’un traducteur, présent sur scène, ce qui donne à ces échanges une densité particulière.
Sciences humaines et essais
Le festival a toujours accordé une place significative aux essais, à l’histoire et aux sciences humaines. L’édition 2018 n’a pas dérogé à cette habitude : on y a discuté d’ouvrages récemment traduits qui éclairent des pans parfois méconnus du XXᵉ siècle russe et soviétique, ainsi que des travaux contemporains sur la société russe d’aujourd’hui. Ces tables rondes attirent un public attentif, souvent composé d’enseignants, d’étudiants en études slaves et de lecteurs qui cherchent autre chose qu’un commentaire médiatique.

Poésie et revues
La poésie, plus discrète mais toujours présente, a fait l’objet de lectures et de rencontres dans un format plus intime. Les revues littéraires francophones consacrées aux mondes russes ou à la traduction y ont également trouvé leur place, rappelant qu’une partie importante du travail de diffusion passe par ces publications exigeantes, tirées à quelques centaines d’exemplaires. Ces revues, souvent portées par des équipes bénévoles, jouent un rôle disproportionné dans la transmission : elles publient les premiers textes traduits d’un auteur, préparent le terrain pour une édition en volume, accueillent des études critiques qui n’ont pas leur place ailleurs.
Le public venu suivre ces séances est lui-même révélateur. On y croise des étudiants en études slaves, des lecteurs bilingues ou curieux de l’être, des expatriés de longue date, des enseignants, quelques éditeurs de province qui ont fait le déplacement. Cette composition hétérogène donne aux échanges une texture particulière : les questions ne viennent pas toutes du même horizon, les attentes varient, et les auteurs invités doivent souvent adapter leur propos à une salle moins homogène qu’ailleurs.
Les littératures russophones au-delà de la Russie : Ukraine, Biélorussie, Kazakhstan
L’intitulé complet du festival — Journées Européennes du Livre Russe et des Littératures Russophones — n’est pas une formule rhétorique. Il traduit un choix éditorial assumé : la langue russe est parlée et écrite bien au-delà des frontières de la Fédération de Russie, et les littératures qui en naissent méritent d’être lues pour elles-mêmes, avec leurs spécificités géographiques, historiques et culturelles.
La scène russophone d’Ukraine, par exemple, a connu au cours des dernières décennies des trajectoires singulières, avec des auteurs qui écrivent en russe tout en revendiquant un ancrage ukrainien, parfois ouvertement politique. En Biélorussie, plusieurs écrivains majeurs ont choisi la langue russe comme outil littéraire, sans que cela implique une position univoque sur l’identité nationale. Au Kazakhstan et, plus largement, dans l’ensemble de l’espace post-soviétique d’Asie centrale, la littérature russophone continue de produire des œuvres qui traversent les frontières linguistiques et culturelles, à l’image de ce que fut, à une autre échelle et à une autre époque, l’œuvre universelle d’un Tchinghiz Aïtmatov, figure tutélaire de la littérature kirghize d’expression russe.
Cette pluralité a été l’une des richesses de l’édition 2018. En accueillant dans un même espace des auteurs venus de plusieurs pays, le festival invitait le public à dépasser l’équation implicite « langue russe égale Russie » et à considérer le russe comme une langue littéraire internationale, comparable en cela à l’espagnol, au portugais ou au français.
Le Prix Russophonie et ses lauréats
Au centre de gravité du festival se trouve, depuis 2006, le Prix Russophonie. Créé pour distinguer la meilleure traduction du russe vers le français, il récompense chaque année un ouvrage littéraire publié dans les douze mois précédents. Le jury, composé de traducteurs, d’universitaires et d’écrivains, examine une sélection de cinq titres finalistes rendue publique en amont, ce qui donne lieu à une conversation prolongée dans les milieux de la traduction littéraire.
Le prix, remis à l’occasion des Journées, tient une place particulière dans l’écosystème éditorial francophone. Il met en lumière le travail des traducteurs, longtemps relégués au bas de la page de titre, et attire l’attention sur des textes qui ne bénéficient pas toujours d’une couverture médiatique à la hauteur. Pour les maisons d’édition spécialisées, souvent de taille modeste, le Prix Russophonie constitue un relais précieux. Sur le site officiel, le Prix Russophonie y est remis chaque année et l’ensemble des lauréats depuis la création est consultable, ce qui offre une véritable cartographie de la réception française de la littérature russe contemporaine.

La cérémonie elle-même, traditionnellement sobre, réunit les cinq traducteurs finalistes, le jury, les éditeurs et un public d’habitués. On y entend des extraits lus en français et parfois en russe, on y écoute les lauréats évoquer leur atelier, leurs hésitations, le mot qui a résisté. Ces moments, qui pourraient sembler techniques, se révèlent souvent les plus éclairants du week-end : la traduction littéraire, on le comprend en les écoutant, n’est pas un simple transfert linguistique mais une pratique d’écriture à part entière.
Un festival ancré dans l’écosystème franco-russe
Le succès durable des Journées Européennes du Livre Russe tient à leur inscription dans un écosystème plus large. Les éditeurs francophones spécialisés, les librairies indépendantes parisiennes, les revues, les associations culturelles, les universitaires, les traducteurs et les lecteurs fidèles composent un milieu qui, sans être vaste, fait preuve d’une constance remarquable. Des partenaires historiques, parmi lesquels la Fondation Boris Eltsine, ont accompagné le festival et soutenu la diffusion de la littérature russe en langue française.
L’édition 2018 a confirmé cette dynamique. Autour des tables rondes officielles, ce sont aussi des rencontres informelles, des présentations de nouveautés, des dédicaces, parfois des lectures de jeunes auteurs, qui ont animé le week-end. Les lecteurs du Centre Culturel Russe familiers des rendez-vous littéraires parisiens ont pu y croiser des voix proches de celles que l’on retrouve dans d’autres cycles, comme Alexandre Tsypkine et ses nouvelles russes, ou retrouver l’écho d’adaptations scéniques telles que Le Poisson d’or de Pouchkine par le théâtre du Dessin Vivant, où la littérature russe sort de la page pour rejoindre le plateau.
Ce qui frappe, rétrospectivement, c’est la continuité d’un projet. Là où tant de manifestations culturelles se réinventent à chaque édition au risque de perdre leur identité, les Journées ont assumé une forme stable, presque artisanale, et l’ont laissée mûrir. Le résultat est un rendez-vous que l’on attend, que l’on retrouve, et qui joue modestement mais fidèlement son rôle : faire circuler une littérature entre deux langues, deux publics, deux traditions de lecture.
Il faut souligner, à ce titre, le rôle des libraires indépendants parisiens qui accompagnent depuis longtemps la réception en français des lettres russes. Leurs tables, construites au fil des parutions, constituent une mémoire vivante du catalogue disponible : rééditions de classiques, découvertes récentes, essais d’historiens, poésie bilingue. Le festival leur offre une caisse de résonance bienvenue et permet, l’espace d’un week-end, de rassembler sous un même toit ce qui est habituellement dispersé sur plusieurs rayonnages d’un arrondissement à l’autre. Cette coopération discrète entre organisateurs, éditeurs et libraires fait partie intégrante de la réussite du rendez-vous.
Conclusion
Revenir sur la 9ᵉ édition des Journées Européennes du Livre Russe et des Littératures Russophones, c’est mesurer la valeur d’un travail patient. En février 2018, Paris a une nouvelle fois accueilli ce rendez-vous qui, sans tambour ni éclat, continue d’entretenir le lien entre les lecteurs francophones et une littérature dont la richesse dépasse largement les représentations médiatiques dominantes. La place centrale accordée à la traduction, via le Prix Russophonie, l’attention portée aux littératures russophones au-delà de la Russie, la diversité des tables rondes et la présence de publics passionnés composent un ensemble précieux. Pour qui s’intéresse à la littérature russe contemporaine, à la traduction comme pratique littéraire, ou simplement à la circulation des textes entre les langues, ces Journées restent un rendez-vous essentiel — et la 9ᵉ édition, vue avec le recul, apparaît comme un jalon utile dans une histoire qui se poursuit.
Signé : La rédaction