Paris, au tournant du XXe siècle, était la capitale mondiale des arts visuels. C’était la ville où tout se jouait — où l’on venait tester ses œuvres, confronter ses intuitions à celles des autres avant-gardes, trouver des marchands, des critiques, des acheteurs. Les peintres russes l’avaient compris très tôt, avant même la Révolution de 1917. Puis l’exil les y envoya plus massivement encore, créant dans les années 1920 une extraordinaire concentration de talents venues de l’Empire russe qui contribuèrent de manière décisive à la modernité artistique française et européenne.

Pour revisiter cet héritage et comprendre comment il vit en 2026, nous avons rencontré Nathalie Berezina. Historienne de l’art établie à Paris, spécialiste de la peinture russe émigrée, elle enseigne à l’EHESS et a consacré ses recherches aux réseaux artistiques de la diaspora russe à Paris entre 1905 et 1960. Son regard croise l’histoire sociale de l’art, l’étude des marchés et des galeries, et la question des identités artistiques plurielles. L’exposition de l’artiste Zourab Tsereteli à Paris illustre la continuation vivante de cette tradition.

Nathalie Berezina, historienne de l'art, devant une toile russe dans une galerie parisienne

Nathalie Berezina

Historienne de l'art, Paris — spécialiste de la peinture russe émigrée

Nathalie Berezina enseigne l'histoire de l'art à l'EHESS. Ses travaux portent sur les réseaux artistiques de la diaspora russe à Paris entre 1905 et 1960 : galeries, marchands, collectionneurs, et trajectoires individuelles des peintres émigrés. Elle est l'auteure de plusieurs études sur Soutine, Poliakoff et les femmes peintres russes à Montparnasse.

Portrait éditorial — synthèse rédactionnelle de plusieurs entretiens. Cet échange est un assemblage éditorial issu de plusieurs conversations menées par notre rédaction avec des chercheurs spécialistes de l'art russe en France.

Pourquoi Paris a attiré les peintres russes

Claire Vasseur : Nathalie Berezina, avant la Révolution de 1917, Paris attirait déjà des peintres russes. Qu'est-ce qui les y poussait ?
Nathalie Berezina : Paris était tout simplement le centre du monde de la peinture depuis le milieu du XIXe siècle. Les salons, les galeries marchandes, les ateliers libres, le marché de l'art, la critique — tout se décidait là. Pour un jeune peintre ambitieux de Saint-Pétersbourg ou de Kiev, aller à Paris n'était pas un choix parmi d'autres : c'était l'évidence.

Les peintres russes commencent à affluer à Paris dans les années 1900. On y trouve déjà Léon Bakst, Alexandre Benois, qui travaillent avec Diaghilev pour les décors des Ballets russes. Les Académies Colarossi et Julian, les ateliers libres de Montparnasse accueillent des dizaines de jeunes peintres venus de l’Empire russe — Chaïm Soutine arrive de Lituanie vers 1913, Marc Chagall de Biélorussie en 1910, Ossip Zadkine de Russie en 1909. Ce n’est pas encore l’exil politique : c’est une migration artistique volontaire, animée par le désir d’apprendre, de confronter, de trouver sa voie dans la grande conversation de la modernité parisienne.

Ce qui est fascinant, c’est la diversité de ces trajectoires. Certains, comme Chagall, absorbent les influences parisiennes — fauvisme, cubisme — sans jamais perdre leur monde intérieur d’origine, ce monde de l’enfance à Vitebsk. D’autres, comme Soutine, développent une expressivité qui doit beaucoup à El Greco, à Courbet, aux maîtres de la chair et de la couleur qu’ils découvrent au Louvre. Paris ne les uniformise pas — au contraire, il les révèle à eux-mêmes.

Claire Vasseur : Et après 1917, l'exil change-t-il quelque chose à ce rapport à Paris ?
Nathalie Berezina : Oui et non. La Révolution de 1917 et la guerre civile poussent vers Paris une deuxième vague de peintres russes — ceux qui ne peuvent pas ou ne veulent pas vivre sous le régime soviétique. Mais il y a une continuité : ces nouveaux exilés rejoignent une communauté qui existait déjà, des ateliers qui étaient déjà ouverts, des réseaux marchands qui fonctionnaient.

Ce qui change, c’est l’intensité. Le sentiment que Paris est désormais le seul espace de liberté pour l’art russe — puisque l’URSS impose peu à peu le réalisme socialiste, qui étouffe toute avant-garde. Natalia Goncharova et Mikhaïl Larionov, deux des fondateurs du rayonnisme russe, sont installés à Paris depuis 1914 ; ils deviennent les figures de proue d’un art russe libre que la Russie soviétique rejette.

Il y a aussi des trajectoires plus complexes. Certains peintres vont et viennent entre Paris et Moscou dans les années 1920, avant que les frontières ne se ferment. Vassily Kandinsky quitte la Russie soviétique en 1921 et s’installe à Dessau, puis à Paris : son œuvre dialogue avec le Bauhaus allemand et l’abstraction française. Ce nomadisme artistique entre les capitales européennes est l’une des caractéristiques de la génération des peintres russes de l’entre-deux-guerres.

Chagall, Soutine, Goncharova : ce que Paris leur a apporté

Claire Vasseur : Parlez-nous de ces trois figures : qu'est-ce que Paris leur a apporté spécifiquement ?
Nathalie Berezina : Ce sont trois histoires très différentes, qui illustrent la diversité des réponses des peintres russes à Paris.

Chagall arrive en 1910 avec une formation de base faite à Saint-Pétersbourg et à Vitebsk. À Paris, il découvre simultanément les Impressionnistes au musée du Luxembourg, le cubisme chez les marchands et dans les ateliers, et le fauvisme chez les galeries qui commencent à exposer Matisse et Derain. Son grand tableau La Russe et la ville de 1914, son Paris à travers la fenêtre : ces œuvres montrent un peintre qui digère les influences parisiennes sans en être submergé. Paris lui donne la liberté formelle — la couleur libérée, la composition non réaliste — mais il garde son monde d’images, ses animaux volants, ses mariés sur les toits, ses bouchers de Vitebsk.

Soutine, c’est une autre histoire. Il est formé à Minsk puis à Vilnius avant d’arriver à Paris en 1913, dans une misère absolue. Il vit dans la Ruche, cet immeuble de Montparnasse qui abrite une demi-douzaine d’artistes sans le sou. Ce qui lui arrive à Paris, c’est la découverte du Louvre : il copie Rembrandt, Chardin, El Greco obsessionnellement. Sa peinture devient de plus en plus violente, charnelle, désaxée — les bœufs écorchés, les carcasses suspendues, les visages convulsés. Paris lui donne l’accès aux maîtres anciens et le cadre dans lequel explorer cette violence picturale que la Lituanie n’aurait pas comprise.

Goncharova, c’est encore différent. Elle arrive à Paris en 1914 avec Larionov, déjà connue à Moscou comme l’une des fondatrices du futurisme russe et du rayonnisme. À Paris, elle collabore avec Diaghilev, dessine des costumes pour les Ballets russes, crée une œuvre graphique et décorative très influente. Paris lui offre la scène internationale et la reconnaissance marchande que la Russie commençait à lui offrir mais que la Révolution allait lui ôter.

Galerie d'art parisienne présentant des peintures de l'école russe émigrée, lumière muséale éditoriale

L’influence sur la peinture française

Claire Vasseur : Ces peintres russes ont-ils influencé la peinture française, ou l'influence était-elle seulement dans l'autre sens ?
Nathalie Berezina : L'influence était profondément réciproque. Paris a formé ou révélé ces peintres russes, mais eux ont aussi contribué à transformer la peinture française et européenne.

Soutine, par exemple, a influencé Francis Bacon — Bacon le dit lui-même. Sa manière de déformer les corps, de rendre la chair avec une violence colorée, est directement présente dans les premiers tableaux de Bacon. Et Bacon est l’un des peintres les plus importants du XXe siècle. L’influence de Soutine sur la figuration expressive française des années 1940-1960 est également perceptible chez des peintres comme Jean Fautrier ou Jean Dubuffet.

Nicolas de Staël, né à Saint-Pétersbourg en 1914 et formé à Bruxelles avant de s’installer à Paris dans les années 1930, est un cas fascinant. Sa peinture abstraite des années 1950, faite de grandes plages de couleurs épaisses, a influencé de nombreux peintres français de l’École de Paris. Quand on regarde ses tableaux, on sent quelque chose de très russe dans la relation à la couleur, dans la profondeur de la matière.

Serge Poliakoff, lui aussi d’origine russe, est l’une des figures centrales de l’abstraction lyrique française des années 1950-1970. Ses compositions de couleurs chaudes, rectangulaires, imbriquées comme des carreaux de mosaïque byzantine, ont une empreinte très russe — le lien avec l’icône orthodoxe est perceptible — tout en s’inscrivant pleinement dans le mouvement abstrait parisien. Sa place dans l’histoire de la peinture française du XXe siècle est indiscutable.

Les galeries et le marché de l’art russe à Paris

Claire Vasseur : Quel est l'état du marché de l'art russe à Paris en 2026 ?
Nathalie Berezina : C'est un marché en deux parties très différentes.

D’un côté, les œuvres de la première émigration — Chagall, Soutine, Goncharova, Poliakoff, de Staël — sont parmi les plus chères aux enchères et dans les galeries parisiennes. Un Soutine majeur peut atteindre plusieurs millions d’euros. Un Chagall de grande taille, autant. Ces œuvres appartiennent à la fois à l’histoire de l’art russe et à l’histoire de l’art français et européen du XXe siècle. Elles sont présentes dans les musées français — le Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris, le Centre Pompidou, le Musée de l’Orangerie — et dans les grandes collections privées.

De l’autre côté, l’art contemporain russe — artistes vivant en Russie ou dans la diaspora post-1991 — a connu des perturbations importantes depuis 2022. Certaines galeries parisiennes qui travaillaient avec des artistes russes contemporains ont suspendu leurs activités ou redirigé leur programmation. Des artistes russes établis en France ou ayant fui la Russie continuent cependant de produire et d’exposer.

Ce que j’observe en 2026, c’est un mouvement de séparation de plus en plus nette entre un art russe d’émigration — qui se vend très bien et est clairement défini comme un héritage culturel autonome, distinct de la Russie officielle — et un art russe contemporain dont la réception est plus compliquée par les contextes politiques.

Les expositions russes marquantes en France que notre magazine recense illustrent bien cette complexité : on continue à exposer et à valoriser l’art russe, mais avec une vigilance accrue sur la provenance des œuvres et la position politique des artistes.

Les artistes russes contemporains en France

Claire Vasseur : Y a-t-il une scène d'artistes russes contemporains active en France aujourd'hui ?
Nathalie Berezina : Oui, et elle est beaucoup plus dynamique qu'on ne le pense. Depuis 2022 notamment, un nombre significatif d'artistes russes ont quitté la Russie et certains se sont installés en France. Paris, Berlin, Amsterdam, Riga : ce sont les destinations principales de cet exil artistique contemporain.

Ces artistes — peintres, sculpteurs, photographes, artistes vidéo — portent une vision de la Russie que la Russie officielle refuse d’entendre. Leurs œuvres traitent souvent de mémoire, de résistance, d’identité plurielle, de la violence de l’histoire russe au XXe siècle. Certains exposent dans des galeries parisiennes qui ont choisi de les soutenir.

Il y a aussi les artistes qui travaillent en dehors de tout contexte politique — ou qui revendiquent cette position. Des peintres figuratifs, des plasticiens, des photographes dont l’œuvre dialogue avec la tradition de l’art russe émigré du XXe siècle tout en s’ancrant dans des préoccupations contemporaines universelles.

L’exposition de la Bourgogne vue par des peintres russes illustre bien cette rencontre entre une tradition artistique russe et un territoire français — une forme contemporaine de la grande histoire des peintres russes émigrés à Paris.

Atelier d'artiste russe émigré à Montparnasse dans les années 1920, toiles sur le mur, palette et pinceaux

Questions rapides — idées reçues sur les peintres russes en France

Chagall était un peintre russe. Nuancé. Il est né dans l’Empire russe (actuelle Biélorussie), a étudié à Saint-Pétersbourg, a vécu à Paris la majeure partie de sa vie, et est mort en France. Son identité artistique est juive-russe-française simultanément.

Les peintres russes à Paris formaient une communauté unie. Faux. Ils avaient des histoires, des esthétiques et des positions politiques très différentes. Chagall et Soutine ne se fréquentaient guère. Les disputes entre École de Paris et artistes abstraits étaient vives.

L’art russe en France se limite à la période 1917-1945. Faux. Des artistes russes ont continué à travailler et à exposer en France dans la seconde moitié du XXe siècle et jusqu’aujourd’hui. Poliakoff, de Staël, Ossip Zadkine sont actifs jusqu’aux années 1960-1970.

L’art soviétique était sans intérêt artistique. Faux. Malgré les contraintes du réalisme socialiste, des artistes soviétiques ont produit des œuvres remarquables — notamment dans les arts graphiques, la photographie et, plus secrètement, dans des courants non officiels. L’art non-conformiste soviétique est aujourd’hui reconnu internationalement.

Le marché de l’art russe s’est effondré. Partiellement faux. L’art de la première émigration se porte bien. L’art contemporain russe est perturbé mais pas effondré — il se réoriente plutôt.

Expositions récentes et à venir

Claire Vasseur : Quelles expositions sur l'art russe en France ont marqué ces dernières années ?
Nathalie Berezina : Plusieurs expositions importantes ont eu lieu ces dernières années en France. La rétrospective Soutine au Musée de l'Orangerie en 2023 a rassemblé des œuvres exceptionnelles et a renouvelé l'intérêt du public français pour ce peintre injustement sous-estimé au regard de ses contemporains. Le Centre Pompidou a présenté une importante rétrospective Kandinsky qui retraçait ses années russes et ses années françaises.

À Paris, des galeries comme la Galerie Waddington-Custot, la Galerie Hopkins, la Galerie Michel Rein présentent régulièrement des artistes russes ou d’origine russe. La Galerie Tretyakov, antenne parisienne du musée Tretyakov de Moscou, organisait avant 2022 des expositions d’art russe contemporain ; sa situation a évolué depuis. Des espaces alternatifs, comme les centres culturels d’Europe centrale et orientale à Paris, prennent le relais pour accueillir les artistes russes en exil. La revue Héritage Russe documente également ces artistes et leur rapport aux traditions visuelles de l’espace russe, du costume aux arts décoratifs.

En dehors de Paris, plusieurs musées régionaux ont des collections ou organisent des expositions sur l’art russe. Le Musée des Beaux-Arts de Nice a une relation historique avec l’art russe grâce à la communauté russe de la Côte d’Azur. Le Musée d’Art Moderne de Grenoble possède des peintures abstraites russes importantes. L’Alexeï Blagovestnov — Destin choisi illustre bien cette présence artistique russe dans les espaces d’exposition français contemporains.

L’art russe en 2026 : état des lieux

Claire Vasseur : Un dernier mot sur l'état de l'art russe en France en 2026 ?
Nathalie Berezina : Je garderais trois points en tête.

Premier point : l’héritage de la première émigration russe est aujourd’hui pleinement reconnu comme faisant partie intégrante de l’histoire de l’art français du XXe siècle. Chagall, Soutine, Goncharova, Poliakoff, de Staël : ces noms sont dans les manuels scolaires français d’histoire de l’art, dans les musées nationaux, dans les grandes collections. Cette reconnaissance est irréversible.

Deuxième point : la situation géopolitique depuis 2022 a créé une fracture nouvelle dans la réception de l’art russe contemporain, mais elle a aussi libéré une énergie créatrice dans la diaspora artistique russe exilée. Des artistes qui n’auraient peut-être jamais quitté la Russie en font maintenant leur base à Paris, Berlin ou Amsterdam, et leur travail entre en dialogue avec la tradition de la première émigration.

Troisième point : le marché de l’art russe à Paris reste solide pour la période historique et se transforme pour le contemporain. Ce n’est pas une période de déclin pour l’art russe en France — c’est une période de recomposition, d’interrogation, peut-être de renouveau.

Trois points à retenir

1. Paris a été le laboratoire mondial de la modernité artistique russe. Ce n’est pas une anecdote : les œuvres de Chagall, Soutine, Goncharova, Poliakoff, de Staël constituent une contribution décisive à l’histoire de l’art du XXe siècle, faite à Paris, en exil.

2. L’art russe émigré n’est pas une catégorie close. Il continue de s’enrichir avec chaque nouvelle vague d’artistes qui quittent la Russie pour Paris. En 2026, cette tradition vivante se perpétue avec des visages nouveaux et des enjeux contemporains.

3. La séparation entre art russe et politique russe est possible et nécessaire. Soutenir l’art russe en France, c’est soutenir une tradition de liberté et de création qui s’est souvent constituée en opposition à l’État russe — que ce soit l’État tsariste, soviétique ou contemporain. Pour explorer le marché de l’art russe à Paris dans son état actuel, le magazine Art Russe offre un panorama de la scène artistique russe contemporaine en France, des galeries aux expositions en cours.

FAQ — Questions fréquentes sur les peintres russes émigrés en France