Au printemps 2018, Paris accueillait une présentation consacrée à l’œuvre de Zourab Tsereteli, sculpteur et peintre géorgien-russe, président de l’Académie russe des arts. L’exposition, enrichie d’un programme d’ateliers pour les enfants, offrait au public français l’occasion rare de parcourir un ensemble d’œuvres issues de plusieurs décennies de création. Cette chronique propose un retour éditorial sur cette présence artistique, sur les œuvres montrées, et sur la place que tient aujourd’hui Tsereteli dans le paysage de l’art russe contemporain.
Revenir sur cette exposition, près de huit années après son accrochage, permet de la situer dans une trajectoire plus longue : celle d’un artiste qui a traversé plus d’un demi-siècle d’histoire culturelle russe, depuis les dernières années de la période soviétique jusqu’à la scène contemporaine mondialisée. Cette rétrospective parisienne s’inscrivait dans une série d’événements consacrés aux figures monumentales de l’art russe en Europe, dans la continuité des expositions russes qui ont marqué la France au fil du XXᵉ et du XXIᵉ siècles.
Un monumentaliste russe à Paris
Né en 1934 à Tbilissi, en Géorgie alors soviétique, Zourab Tsereteli a grandi dans une ville où la tradition artistique s’est construite à la croisée des influences caucasiennes, byzantines et russes. Formé à l’Académie des beaux-arts de Tbilissi dans les années 1950, il a d’abord été peintre et dessinateur avant d’élargir sa pratique à la sculpture, à l’émail, à la mosaïque et à la tapisserie. Cette polyvalence, constante tout au long de son parcours, constitue l’une des clefs de lecture de son œuvre.
À partir des années 1960, Tsereteli s’est rapproché des cercles culturels moscovites et a travaillé sur plusieurs grands chantiers de commande publique en Union soviétique. Il a participé à la décoration de bâtiments officiels, de stations balnéaires, de complexes olympiques — notamment pour les Jeux de 1980 à Moscou. Cette familiarité avec l’échelle monumentale, mêlée à une sensibilité colorée héritée de la peinture géorgienne, a forgé son vocabulaire plastique.

En 1997, Zourab Tsereteli a accédé à la présidence de l’Académie russe des arts, institution héritière de l’ancienne Académie impériale fondée au XVIIIᵉ siècle. Ce rôle l’a conduit à jouer un double rôle : celui d’artiste actif, avec une production abondante, et celui d’institution vivante de l’art russe, responsable de la formation des générations suivantes et de la politique de conservation du patrimoine académique.
Une trajectoire entre Tbilissi et Moscou
La figure de Tsereteli est indissociable d’un enracinement géorgien qui affleure dans son œuvre : coloris chauds, sujets puisés dans la tradition orthodoxe caucasienne, rappels iconographiques de la peinture religieuse géorgienne. En même temps, sa carrière s’est déployée principalement à Moscou, où il a fondé et dirige le Musée d’art moderne de Moscou, inauguré en 1999, et où se trouvent plusieurs de ses œuvres publiques les plus connues, dont le monumental Pierre le Grand sur la Moskova. Ce double ancrage entre deux capitales a nourri une œuvre souvent lue comme un pont entre des traditions plastiques distinctes.
L’exposition parisienne : œuvres et parcours
La présentation parisienne de 2018 rassemblait un ensemble d’œuvres couvrant plusieurs décennies de création : sculptures en bronze de format intermédiaire, peintures à l’huile de grande dimension, travaux graphiques, reliefs et petits objets d’orfèvrerie. Le parcours avait été conçu comme une traversée non chronologique, ouvrant sur des portraits et des natures mortes avant de progresser vers les bronzes plus ambitieux.
Parmi les œuvres présentées figuraient des portraits de proches de l’artiste, des figures allégoriques, des études pour des monuments publics et des scènes de vie quotidienne. Cette variété donnait à voir la diversité des registres dans lesquels Tsereteli a travaillé, loin d’une réduction à la seule sculpture monumentale. Les commissaires avaient également choisi de montrer quelques maquettes d’études, documents qui éclairaient les méthodes de travail de l’artiste, notamment ses recherches de volume et de patine.
L’accrochage accordait une attention particulière aux dialogues entre peinture et sculpture. Des toiles étaient disposées à proximité de bronzes ayant les mêmes motifs, ce qui permettait au visiteur de saisir la circulation entre les supports dans le processus créatif de l’artiste. Les cartels, rédigés en français et en russe, inscrivaient chaque œuvre dans son contexte biographique et historique, tout en renvoyant à la place de Tsereteli dans la peinture et la sculpture russes du second XXᵉ siècle.
Scénographie et ambiance
La scénographie misait sur une lumière chaude et des murs sobres, qui mettaient en valeur la patine du bronze et la matière épaisse des huiles. Les sculptures les plus imposantes occupaient le cœur des salles, tandis que les travaux plus intimes — dessins, petits reliefs — étaient regroupés dans des cabinets latéraux propices à la contemplation rapprochée. Cette hiérarchie du dispositif permettait d’alterner les régimes d’attention, du spectaculaire au confidentiel.
La sculpture de Tsereteli : entre monumentalité et lyrisme
La sculpture de Zourab Tsereteli se situe à la confluence de deux traditions. D’une part, la grande statuaire civique russe et soviétique, héritée du XIXᵉ siècle et réactualisée à l’époque stalinienne puis post-stalinienne ; d’autre part, une sensibilité lyrique et expressive, plus proche de l’héritage géorgien et méditerranéen, avec ses figures rondes, ses couleurs et ses modelés souples.
Le bronze est son matériau de prédilection. L’artiste travaille sur des patines variées — brunes, vertes, dorées — qui donnent aux œuvres une présence tactile et vibratoire. Les volumes, souvent amples, privilégient la plénitude aux angles. Les sujets vont du portrait individuel à l’allégorie historique, en passant par les scènes religieuses et mythologiques. Dans plusieurs œuvres, Tsereteli assume une parenté avec la tradition de Rodin et de Bourdelle, qu’il a revendiquée dans ses entretiens. Cette filiation française, rarement mise en avant, apporte un éclairage utile pour un public parisien attentif à l’histoire de la sculpture européenne.
Les œuvres monumentales de Tsereteli, inaugurées dans différentes capitales, ont parfois suscité des débats dans les pays d’accueil — sur leur échelle, leur esthétique ou leur rapport au paysage urbain. Ces controverses, qui accompagnent régulièrement l’art public de grande taille, font partie intégrante de la réception de son œuvre et ont alimenté une abondante littérature critique. La peinture russe contemporaine est documentée en profondeur par Art Russe, qui propose des ressources éditoriales sur les figures actives de la scène actuelle.
Les ateliers pour enfants : la transmission au public familial
L’exposition parisienne de 2018 s’accompagnait d’un programme d’ateliers destinés au jeune public, qui constituait l’un des volets les plus remarqués de la manifestation. Ces séances, proposées plusieurs fois par semaine, accueillaient des groupes d’enfants âgés de six à douze ans pour une découverte active de l’œuvre de Tsereteli. Chaque atelier comprenait trois temps : une visite commentée adaptée, une démonstration de technique par un médiateur artistique, puis une séance de pratique où les enfants réalisaient eux-mêmes une petite production plastique.

Les thèmes abordés lors de ces ateliers reprenaient les motifs centraux de l’œuvre exposée : le portrait, l’animal, la figure allégorique, la couleur et le relief. Les enfants travaillaient avec de l’argile, du papier et de la peinture, encadrés par des intervenants formés à la médiation culturelle. L’objectif n’était pas de produire une copie des œuvres de Tsereteli, mais de faire vivre, à l’échelle d’un enfant, une partie des gestes du sculpteur et du peintre : modeler, patiner, superposer les couleurs, construire une forme.
Cette dimension pédagogique fait partie d’une tradition propre aux institutions artistiques russes, où la formation du jeune public est souvent associée aux grandes expositions. Elle rejoint également les pratiques courantes dans les musées français, où l’offre jeune public s’est considérablement développée depuis les années 1990. Les ateliers parisiens de 2018 ont réuni plusieurs centaines d’enfants sur l’ensemble de la période d’exposition, dont une part importante venue avec des groupes scolaires.
Une pédagogie par la matière
Dans la démarche revendiquée par l’équipe de médiation, la priorité était donnée à l’expérience sensorielle : manipuler, toucher, voir de près, plutôt que recevoir un discours théorique. Cette pédagogie, parfois appelée « pédagogie par la matière », vise à faire entrer l’enfant dans la logique du geste artistique. Elle s’accorde bien avec l’œuvre de Tsereteli, dont la facture très marquée — en peinture comme en sculpture — rend visibles les traces de l’outil et de la main.
Un artiste dans la durée : place de Tsereteli dans l’art russe contemporain
Situer Zourab Tsereteli dans le paysage de l’art russe contemporain suppose de tenir compte d’un double mouvement. D’un côté, il appartient à une génération qui a assuré la continuité des grandes institutions artistiques entre la fin de la période soviétique et la Russie post-soviétique, en préservant les académies, les musées et les ateliers. De l’autre, son œuvre personnelle, très codée, se distingue des courants conceptuels et post-modernes qui ont dominé une partie de la scène russe des années 1990 et 2000.
Sa position comme président de l’Académie russe des arts depuis 1997 lui a conféré un rôle de passeur, à la fois garant d’une tradition académique et interlocuteur des scènes internationales. Les expositions itinérantes de son travail, en Europe et ailleurs, ont contribué à faire connaître une part du patrimoine plastique russe récent auprès de publics qui, sans cela, auraient eu peu d’occasions d’y avoir accès. Cette dimension d’ambassadeur culturel, assumée par l’artiste, fait partie intégrante de la lecture de son œuvre et alimente les discussions critiques qu’elle suscite.
Dans la perspective d’une histoire de la sculpture russe contemporaine, Tsereteli occupe une place singulière : celle d’un artiste qui a maintenu un attachement déclaré au monument civique, à une époque où la plupart des sculpteurs de sa génération ont abandonné ce registre pour des formes plus intimes ou conceptuelles. Cette posture, parfois lue comme anachronique par la critique contemporaine, constitue pourtant une donnée précieuse pour comprendre les débats qui traversent aujourd’hui la scène russe autour de la mémoire, du patrimoine et de la commande publique. Les portraits d’artistes russes en France offrent plusieurs éclairages complémentaires sur ces trajectoires.
L’exposition parisienne de 2018 s’inscrivait donc dans une séquence plus large de présentations russes à Paris, dont la chronologie est retracée dans le panorama des expositions russes passées. Revenir sur cette manifestation permet, près de huit ans plus tard, d’en mesurer l’apport : donner à voir un artiste qui, à sa manière, incarne une part des tensions actuelles de la création russe — entre héritage académique et recherche personnelle, entre monument et intimité, entre figure publique et geste d’atelier. La présence de Zourab Tsereteli à Paris, renouvelée au fil des décennies, témoigne d’un dialogue qui, par-delà les conjonctures, n’a jamais complètement cessé entre la scène artistique russe et le public français.
La redaction