En novembre 2018, la Côte d’Azur accueillait pour la cinquième année consécutive son rendez-vous annuel consacré au cinéma russe. Pendant six jours, du 15 au 20 novembre, Nice s’est transformée en vitrine du septième art venu de Moscou, de Saint-Pétersbourg et des régions plus lointaines. Cette chronique revient sur une édition qui, avec le recul, apparaît comme un jalon dans la vie culturelle russo-française de la région.
Nice, Côte d’Azur et culture russe : une liaison historique
La présence russe à Nice ne relève ni d’un effet de mode ni d’une présence récente. Elle remonte au milieu du XIXᵉ siècle, quand l’impératrice douairière Alexandra Fiodorovna, veuve de Nicolas Iᵉʳ, vint passer ses hivers sur la Riviera à partir de 1856. Dans son sillage, l’aristocratie russe adopta Nice comme villégiature. Les familles Romanov, les artistes, les écrivains et les diplomates y firent bâtir demeures, datchas méridionales et lieux de culte, donnant à la ville une silhouette où se mêlent balustrades méditerranéennes et bulbes orthodoxes.
Le monument le plus emblématique de cette mémoire reste la Cathédrale Saint-Nicolas, consacrée en 1912 avenue Nicolas-II. Classée monument historique en 1987, inscrite au patrimoine mondial de l’humanité en devenir pour de nombreux visiteurs, elle demeure la plus vaste cathédrale orthodoxe hors de Russie en Europe occidentale. Autour d’elle s’est constituée, au fil des décennies, une communauté russophone vivante — émigrés de la première vague après 1917, intellectuels de la deuxième vague, travailleurs et familles venus après 1991.
C’est dans ce tissu dense, fait de mémoire impériale, d’exil, de langue maternelle transmise, que le festival du cinéma russe a trouvé son ancrage naturel. Nice n’a jamais eu besoin d’importer un sujet russe : la ville en porte les signes dans ses rues, ses cimetières, ses librairies et ses associations.

Le festival du cinéma russe de Nice : 5 éditions, 5 visages
Lancé en 2014, le festival s’est bâti sans bruit. La première édition, modeste en programmation, affichait déjà l’ambition qui allait devenir la marque de la manifestation : ne pas se cantonner aux grands noms déjà distribués en France, mais faire découvrir des œuvres plus confidentielles, des premiers longs-métrages, des documentaires, des films d’animation.
Une montée en puissance progressive
Au fil des éditions, le festival s’est élargi. La deuxième année a vu l’arrivée de rencontres avec des réalisateurs, la troisième a inauguré un partenariat avec plusieurs salles niçoises, la quatrième a introduit une section consacrée au cinéma de répertoire soviétique, souvent projeté en copies restaurées. La cinquième édition, en 2018, a consolidé cette architecture en ajoutant des tables rondes, des projections scolaires et un volet musique de film.
Un rendez-vous attendu par un public fidèle
Au-delà des chiffres de fréquentation, le festival se caractérise par un public récurrent. Les Niçois venus la première fois par curiosité reviennent chaque année. Les membres de la communauté russophone apportent une profondeur d’écoute — les rires éclatent avant les sous-titres, les silences se font plus lourds sur les scènes de guerre. Les cinéphiles français trouvent là une fenêtre sur une cinématographie dont les distributeurs hexagonaux ne montrent qu’une fraction.
L’édition 2018 : programmation, invités, films projetés
La cinquième édition a proposé une programmation dense, articulée autour de plusieurs axes. Les films de l’année, d’abord : œuvres sélectionnées dans les festivals majeurs, de Kinotavr à Moscou, parfois primées, parfois discutées. Le cinéma d’auteur, ensuite, avec une attention particulière aux réalisateurs émergents. Des cases de documentaire social, genre vivace en Russie depuis les années 2000. Enfin, quelques films de patrimoine, projetés dans des copies récemment restaurées.
Les invités de l’édition
L’une des forces du festival tient à la présence effective de réalisateurs, acteurs, producteurs et critiques venus présenter leurs films. Cette édition 2018 ne dérogeait pas à la règle : plusieurs invités avaient fait le déplacement depuis la Russie, d’autres étaient arrivés de Paris, où ils résident ou séjournaient. Les échanges avec le public, systématiquement organisés après les projections, ont constitué un temps fort de la manifestation. Dans une salle qui n’excède jamais quelques centaines de places, la discussion prend une intimité que les grands festivals internationaux ne permettent plus.
Les tables rondes et rencontres professionnelles
Parallèlement aux projections, le festival a accueilli plusieurs tables rondes, notamment sur la distribution du cinéma russe en France — un sujet technique mais crucial, tant les obstacles sont réels. Les professionnels présents ont évoqué les coûts de sous-titrage, les difficultés de négociation des droits, la frilosité des distributeurs, mais aussi les alternatives que représentent les festivals, les plateformes associatives et les cinémathèques locales.
La projection du film Sobibor : un moment fort
Parmi les œuvres projetées, Sobibor a occupé une place singulière. Ce long-métrage, réalisé et interprété par Konstantin Khabenski — acteur russe de premier plan, notamment connu pour son rôle dans la trilogie de Night Watch et ses collaborations avec Timur Bekmambetov — était sorti en Russie au printemps 2018. C’était son premier film comme réalisateur.
Le sujet : la révolte de Sobibor
Sobibor raconte l’histoire vraie de la révolte du camp d’extermination nazi de Sobibor, situé dans la Pologne occupée, en octobre 1943. Menée par le lieutenant soviétique Alexandre Petcherski, capturé quelques mois plus tôt, cette révolte reste la seule évasion massive réussie d’un camp d’extermination durant la Seconde Guerre mondiale. Environ trois cents détenus parvinrent à franchir les barbelés ; près de la moitié survécurent jusqu’à la fin de la guerre. Le camp fut ensuite démantelé par les nazis pour tenter d’effacer les traces du crime.
Une œuvre mémorielle et cinématographique
Khabenski a choisi une mise en scène frontale, sans concession, mais sans complaisance non plus. Le film alterne scènes intimes — l’attente dans les baraquements, les rares moments d’humanité — et séquences de masse, quand la révolte bascule dans une violence nécessaire et désordonnée. L’acteur-réalisateur incarne lui-même Petcherski. Le film a été le candidat russe à l’Oscar du meilleur film en langue étrangère en 2019.
À Nice, la projection s’est tenue dans une salle pleine, avec un public visiblement préparé au sujet. La discussion qui a suivi a porté autant sur la dimension historique que sur le travail de mémoire propre à la société russe contemporaine, pour qui la Grande Guerre patriotique demeure un pilier de l’identité collective. Le public français, plus familier de la mémoire de la Shoah que de l’histoire des camps à l’Est, a pu mesurer l’écart entre les récits nationaux — et la nécessité de les faire dialoguer.

Un festival ancré dans l’écosystème cinéphile de la Côte d’Azur
Le festival du cinéma russe de Nice n’est pas une île. Il dialogue avec d’autres manifestations culturelles russo-françaises qui rythment la vie régionale, notamment les expositions, les concerts et les lectures organisés par différents partenaires. Dans la même année 2018, Nice et ses environs avaient accueilli plusieurs événements complémentaires, dont un festival international de peinture en plein air mettant à l’honneur la tradition impressionniste partagée entre les deux pays.
À l’échelle nationale, cette manifestation niçoise s’inscrit dans un réseau plus vaste. Pour situer le festival dans l’ensemble des rendez-vous dédiés au cinéma russe sur le territoire, la page festivals du cinéma russe en France propose un panorama utile, avec une cartographie des villes où ces manifestations se tiennent régulièrement. Les liens entre ces festivals sont réels : programmateurs qui se connaissent, copies qui circulent, invités qui enchaînent deux ou trois villes lors d’un même séjour.
Le festival collabore aussi, ponctuellement, avec des structures associatives qui portent depuis longtemps la culture russe dans l’Hexagone. L’association Ruslan, active dans la diffusion culturelle et la mise en réseau des publics russophones et francophones, fait partie de ces acteurs qui, par leurs relais, permettent aux événements locaux de trouver leur public au-delà du cercle habituel.
Enfin, la programmation de Nice s’alimente d’une vitalité éditoriale plus large. Les chroniques consacrées à des films comme L’Île de Pavel Lounguine ou aux premières œuvres d’Andreï Zviaguintsev, notamment Retour, éclairent le contexte dans lequel s’inscrivent les films projetés à Nice — un cinéma russe contemporain dont la diversité esthétique reste largement sous-estimée en France.
Avec le recul, la cinquième édition du festival apparaît comme un moment d’équilibre. Le rendez-vous avait acquis sa maturité, son public, ses habitudes, sans avoir perdu la fraîcheur de ses débuts. Les années suivantes devaient apporter leurs propres défis — crise sanitaire, tensions internationales, difficultés de circulation des œuvres — mais en novembre 2018, sur la Promenade des Anglais et dans les salles niçoises, tout semblait encore possible, et la relation entre la Côte d’Azur et la culture russe se vivait comme une évidence, inscrite dans l’histoire longue de la ville.
La rédaction