Mikhaïl Krasnov est une figure incontournable de la culture russe à Paris. Sa librairie, nichée rue de la Montagne-Sainte-Geneviève, est un havre pour les amoureux du livre russe. Dès l’entrée, l’odeur de papier ancien enveloppe les visiteurs, transportés dans un univers où chaque livre raconte une histoire. Les étagères, chargées de volumes patinés par le temps, évoquent une bibliothèque familiale riche de 3000 ouvrages, héritage d’une lignée d’émigrés russes blancs. Ce lieu, à la fois intime et érudit, est le fruit d’une passion transmise à travers les générations.

Dans cet entretien, Mikhaïl Krasnov partage son parcours unique et sa vision du marché du livre russe en France. Il nous parle de ses lecteurs, de la place des auteurs contemporains, et de la redécouverte de la littérature soviétique. Ce dialogue nous plonge au cœur d’un monde où la littérature est à la fois mémoire et avenir, un pont entre les cultures et les époques.

Mikhaïl Krasnov — 28 ans d'expérience, libraire-bouquiniste spécialisé en livre russe ancien et contemporain, Paris 5e. Petit-fils d'émigrés russes blancs de 1925. Sorbonne, lettres slaves. Membre du Syndicat de la Librairie Ancienne et Moderne (SLAM).

Filiation et vocation

Comment êtes-vous devenu libraire spécialisé russe ?

Cette filiation libraire s’inscrit dans un écosystème éditorial plus large : le panorama de la littérature russe en France en restitue l’ensemble.

Je suis né dans une famille où l'amour des livres était omniprésent. Mon grand-père, un officier blanc arrivé en France en 1925, a rapporté avec lui une bibliothèque de 3000 volumes, véritable trésor familial. J'ai grandi entouré de ces livres, entre la langue russe parlée à la maison et le français de l'école. Mon parcours académique s'est naturellement orienté vers les lettres slaves à la Sorbonne, où j'ai eu la chance d'étudier sous la direction de personnalités comme Hélène Carrère d'Encausse et Georges Nivat. Ces années ont été déterminantes pour ma vocation de libraire.

J’ai commencé ma carrière chez un libraire de la rue de Vaugirard, spécialisé dans les livres anciens, où j’ai découvert la richesse du métier de bouquiniste. En 1998, j’ai décidé d’ouvrir ma propre librairie, ici rue de la Montagne-Sainte-Geneviève, avec l’idée de créer un espace dédié à la littérature russe, ancienne et contemporaine. Cette décision était une manière de prolonger l’héritage familial tout en partageant ma passion avec un public plus large. La transmission de cet héritage est pour moi une mission essentielle, non seulement pour préserver la mémoire familiale, mais aussi pour offrir aux lecteurs une porte d’entrée vers un monde littéraire fascinant et souvent méconnu.

L’ouverture de cette librairie a coïncidé avec un regain d’intérêt en France pour la littérature russe, notamment grâce à des événements culturels comme l’année France-Russie en 2010. Mon établissement a ainsi pu bénéficier de cette dynamique pour attirer un public diversifié et curieux.

Quels lecteurs viennent dans votre librairie aujourd'hui ?
Ma librairie attire principalement trois types de publics. Le premier groupe est constitué des russophones de la diaspora, souvent de la troisième ou quatrième génération, qui cherchent à renouer avec leurs racines culturelles. Ces lecteurs sont particulièrement attachés aux classiques de la littérature russe, mais aussi aux ouvrages qui retracent l'histoire de l'émigration.

Le deuxième groupe est composé de francophones passionnés par la Russie, qu’ils soient universitaires, traducteurs ou simples lecteurs fascinés par Dostoïevski et Tolstoï. Ces lecteurs apprécient la possibilité de découvrir des auteurs contemporains en traduction. Les discussions avec eux révèlent un intérêt croissant pour les œuvres qui explorent les complexités de la société russe moderne, et ils sont souvent à l’affût des dernières parutions.

Depuis 2022, j’ai constaté l’arrivée d’un troisième groupe : les nouveaux exilés russes. Cette vague récente a profondément transformé la dynamique de ma librairie. Ces lecteurs sont souvent à la recherche de littérature contemporaine en langue originale, mais aussi d’ouvrages permettant de comprendre la situation géopolitique actuelle. Ces échanges enrichissent notre compréhension mutuelle et contribuent à la vitalité de la librairie. Les rencontres avec ces nouveaux arrivants permettent également de partager des perspectives sur les changements sociaux et politiques en Russie, rendant chaque visite à la librairie une expérience d’échange culturel unique. Leur présence a également stimulé l’organisation de rencontres littéraires, où les débats sur l’avenir de la Russie sont souvent animés et passionnants.

Étagères de livres russes en cyrillique dans une librairie ancienne, dorures, lumière tamisée

Marché et auteurs contemporains

Quels auteurs russes contemporains se vendent en France ?

Les auteurs contemporains rejoignent une longue tradition poétique : notre dossier sur la poésie russe en France et ses traducteurs retrace ces deux siècles.

En France, plusieurs auteurs russes contemporains rencontrent un succès notable. Lioudmila Oulitskaya, publiée chez Gallimard, est l'une des voix majeures, grâce à ses récits mêlant intimement histoire personnelle et collective. Vladimir Sorokine, avec ses œuvres publiées chez L'Olivier, et Mikhaïl Chichkine, sont également très prisés pour leur style audacieux et leur vision critique de la société russe. Maria Stepanova, chez Stock, et Polina Barskova, chez Verdier, apportent des perspectives nouvelles et un souffle poétique qui captivent les lecteurs.

Ces auteurs sont généralement découverts par le public francophone grâce à de talentueux traducteurs. Pour le public russophone, les éditions en langue originale, souvent imprimées à Riga, Berlin ou Tbilissi, sont très recherchées. Le panorama des éditions russes en France éclaire ce mouvement éditorial, illustrant l’attrait persistant de la littérature russe malgré le contexte actuel. Cette renaissance littéraire montre un appétit constant pour des œuvres qui interrogent les réalités contemporaines à travers des prismes littéraires innovants. Les festivals littéraires et salons du livre en France, tels que le Salon du Livre de Paris, jouent également un rôle clé dans la promotion de ces auteurs en accueillant des tables rondes et discussions autour de leurs œuvres.

Le succès de ces auteurs est également soutenu par des prix littéraires, tels que le prix Médicis étranger, qui récompensent régulièrement des écrivains russes, soulignant la richesse et la diversité de cette littérature.

Comment trouver un livre russe ancien ou rare à Paris ?
Trouver un livre russe ancien ou rare à Paris est une quête qui peut être aussi passionnante que le livre lui-même. Les bouquinistes des quais de Seine sont souvent une première étape, offrant parfois des découvertes inattendues. Les ventes aux enchères, notamment chez Drouot, sont une autre avenue pour les collectionneurs avertis, bien que les prix puissent rapidement s'envoler.

Le Syndicat de la Librairie Ancienne et Moderne (SLAM) publie des catalogues de librairies spécialisées, qui sont une mine d’informations pour les amateurs de livres rares. Les bibliophiles privés, qui souvent connaissent bien le marché, peuvent aussi être une ressource précieuse.

Pour illustrer, j’ai eu la chance de manipuler une édition originale de “Cœur de chien” de Boulgakov de 1925, un “Docteur Jivago” de Pasternak en russe publié par Feltrinelli en 1957, et un samizdat d’Akhmatova. L’authentification de ces trésors repose sur des critères précis : la qualité du papier, l’encre, la reliure, et parfois la présence d’un ex-libris. Cette expertise est cruciale pour éviter les contrefaçons et garantir l’authenticité des œuvres. Les foires aux livres anciens, comme le Salon du Livre Rare au Grand Palais, sont également d’excellentes occasions pour rencontrer des experts et enrichir sa collection tout en partageant une passion commune avec d’autres amateurs. Participer à ces événements permet également de découvrir des histoires fascinantes derrière chaque ouvrage, racontées par des libraires passionnés.

Histoire éditoriale

Quelle est la place de la littérature soviétique aujourd'hui ?

Cette histoire éditoriale épouse celle des vagues d’émigration : notre entretien avec l’historienne Marina Volkova sur la diaspora russe en France en livre le contexte sociologique.

La littérature soviétique reste une composante essentielle de l'héritage littéraire russe, mais il est important de distinguer entre les œuvres soviétiques officielles et celles issues de la dissidence. Les ouvrages de la littérature officielle suscitent peu d'intérêt aujourd'hui, souvent perçus comme des artefacts d'une époque révolue. En revanche, la littérature dissidente, portée par des auteurs comme Soljenitsyne, Vassili Grossman, Iouri Dombrovski et Andreï Sinyavsky, continue de fasciner.

Ces écrivains ont su capter l’essence du XXe siècle soviétique avec une profondeur et une honnêteté qui résonnent encore. De nombreuses rééditions voient le jour, notamment chez Verdier, Bruno Doucey, et Noir sur Blanc, témoignant d’une demande persistante pour ces voix qui ont défié la censure de leur temps. Ce regain d’intérêt pour la littérature dissidente souligne son importance pour comprendre non seulement le passé, mais aussi les dynamiques actuelles de la société russe. Les chercheurs et universitaires continuent de publier des études approfondies sur cette période, contribuant à une compréhension plus nuancée et éclairée de l’impact culturel et historique de ces œuvres.

Par ailleurs, les adaptations cinématographiques et théâtrales de ces œuvres permettent de toucher un public plus large, renouvelant ainsi l’intérêt pour cette littérature dans un contexte contemporain.

Quelles maisons d'édition françaises publient encore en russe ?
En France, quelques maisons d'édition continuent de publier en russe, bien que ce marché soit en mutation. YMCA-Press, fondée par Nicolas Berdyaev en 1925 rue de la Montagne-Sainte-Geneviève, reste un pilier historique. L'Âge d'Homme, bien que basée à Lausanne, diffuse également ses ouvrages en France, contribuant à la présence de la littérature russe dans le paysage francophone. Les éditions Russkiy Mir, jusqu'en 2022, ont aussi joué un rôle clé.

Cependant, depuis 2022, le paysage éditorial a évolué. De nouvelles places fortes de l’édition en langue russe émergent à Riga, Berlin et Tbilissi, qui prennent le relais pour répondre à la demande croissante. La diaspora russophone, particulièrement active, s’auto-édite de plus en plus, participant à la diversité et à la richesse de l’offre littéraire en français et en russe. Cette évolution est également soutenue par l’essor des plateformes numériques, qui facilitent la publication et la distribution de livres en langue russe, permettant aux auteurs de toucher un public global sans les contraintes traditionnelles de l’édition papier.

Les librairies en ligne spécialisées, telles que LitRes et Ozon, jouent également un rôle significatif en offrant un accès direct à la littérature russe contemporaine, élargissant ainsi la portée des œuvres au-delà des frontières traditionnelles.

Coin lecture d'une librairie russe à Paris, fauteuils en cuir patiné, samovar, journal russe ouvert

Lecture et transmission

Comment expliquer le regain d'intérêt pour la littérature russophone moderne ?
Trois facteurs principaux expliquent le regain d'intérêt pour la littérature russophone moderne. Premièrement, la situation géopolitique actuelle a suscité une curiosité renouvelée pour comprendre la Russie à travers ses écrivains contemporains. Ces auteurs offrent des perspectives inédites sur les dynamiques internes du pays, souvent en résonance avec les événements récents.

Deuxièmement, la diaspora russophone récente enrichit le paysage littéraire en apportant des textes nouveaux, souvent inédits en Occident. Ces contributions offrent une vision nuancée et actuelle de la Russie, loin des clichés habituels.

Enfin, les traducteurs francophones ont gagné en visibilité, à l’image de Hélène Sinany, Yves Gauthier et Sophie Benech. Leur travail, couronné par des prix comme le prix Russophonie, témoigne de l’excellence et de la rigueur dans la transmission des œuvres russes au public francophone. Pour aller plus loin sur cette circulation, le Cercle Pouchkine en France anime des rencontres autour des grands auteurs russes traduits. Ce contexte dynamique contribue à maintenir la littérature russophone moderne vivante et pertinente. Les festivals littéraires et événements culturels, comme les “Nuits de la lecture”, intègrent également des segments dédiés à la littérature russe, favorisant ainsi sa découverte par un public encore plus large.

L’impact de la culture numérique, avec l’avènement des blogs littéraires et des clubs de lecture en ligne, a également joué un rôle dans la propagation et l’accessibilité de la littérature russophone moderne.

Quelle évolution du marché du livre russe depuis 1995 ?
Le marché du livre russe en France a connu plusieurs phases distinctes depuis 1995. La période de 1995 à 2010 a été marquée par une redécouverte massive des classiques de la littérature russe, avec un effort notable de traduction et de réédition. Gallimard, par exemple, a relancé l'intérêt pour Dostoïevski grâce aux nouvelles traductions de Markowicz, qui ont redonné vie aux textes originaux.

Entre 2010 et 2022, le marché s’est consolidé, mais a également subi une érosion progressive. Le public russophone en France, vieillissant, a vu sa demande diminuer, tandis que l’intérêt francophone pour la littérature russe contemporaine a continué de croître, bien que de manière plus modérée.

Depuis 2022, on observe une véritable refondation du marché. L’arrivée d’une nouvelle vague d’exilés russes a réactivé l’intérêt pour les livres en langue originale, et l’intérêt francophone s’est intensifié, stimulé par les événements internationaux. Ces évolutions dessinent un paysage littéraire en pleine transformation, ouvert à de nouvelles influences et perspectives. Les librairies et plateformes en ligne s’adaptent en proposant une offre de plus en plus diversifiée, incluant des événements en ligne et des clubs de lecture pour stimuler l’engagement des lecteurs.

Les collaborations entre librairies indépendantes et grands distributeurs permettent également une meilleure diffusion des ouvrages, offrant ainsi une visibilité accrue à la richesse littéraire russe.

Conseils pour constituer une bibliothèque d'introduction à la littérature russe ?
Pour constituer une bibliothèque d'introduction à la littérature russe, je recommande d'inclure une sélection variée qui couvre les grandes périodes et figures de cette tradition littéraire. Commencez par Pouchkine, avec "Eugène Onéguine" traduit par Markowicz, et Lermontov avec "Un héros de notre temps". Ces classiques posent les fondations du roman russe.

Gogol et ses “Âmes mortes” sont indispensables pour comprendre l’humour et la critique sociale. Tourgueniev, avec “Pères et fils”, offre une réflexion sur le conflit des générations. Pour Dostoïevski, “Crime et châtiment” et “Les frères Karamazov” sont incontournables pour explorer la psychologie humaine. Tolstoï, avec “Guerre et paix” et “Anna Karénine”, vous plongera dans les grandes fresques historiques.

Tchekhov, avec ses nouvelles, vous initiera à l’art du récit court. Boulgakov, dans “Le Maître et Marguerite”, mêle satire et fantastique avec brio. Le “Docteur Jivago” de Pasternak et “Vie et destin” de Grossman sont des chefs-d’œuvre de la littérature soviétique. Enfin, pour une touche contemporaine, “Sonietchka” de Lioudmila Oulitskaya complète cette liste par une perspective féminine et actuelle. Pour enrichir cette collection, n’hésitez pas à explorer les œuvres de poètes comme Anna Akhmatova et Marina Tsvetaïeva, dont les vers capturent la profondeur et la beauté de la langue russe.

Ajouter à cette collection des essais de Berdiaev ou des écrits de Brodsky peut également offrir une dimension philosophique et poétique, élargissant ainsi la compréhension de l’âme russe.

Questions rapides — idées reçues

1. La littérature russe se résume à Dostoïevski et Tolstoï. Faux. Vingt siècles d’écriture liturgique, deux siècles de littérature laïque, soixante ans de littérature soviétique, trente ans de littérature post-soviétique.

Pour mieux s’orienter dans le vocabulaire éditorial, le lexique de 100 termes d’art et de culture russes en France récapitule les termes utiles à toute lecture.

2. Les livres russes sont chers en France. Vrai pour les éditions anciennes ; faux pour les rééditions courantes (10-25 euros).

3. Personne ne lit plus en russe en France. Faux. La diaspora russophone arrivée depuis 2022 (~150 000 personnes selon l’INSEE) a relancé la demande.

4. Acheter un livre russe ancien est risqué pour les faux. Vrai partiellement — d’où l’importance du SLAM, des catalogues vérifiés, et des libraires établis.

5. La littérature soviétique est obsolète. Faux. Soljenitsyne, Grossman, Chalamov restent essentiels pour comprendre le XXe siècle.

Conclusion — les trois choses à retenir

La librairie spécialisée russe à Paris est un écosystème vivant, traversé par trois publics et trois générations d’arrivants. La traduction française a connu une renaissance grâce à des traducteurs comme Markowicz et Sophie Benech, qui ont su rendre accessibles les subtilités de la langue russe. Enfin, depuis 2022, la diaspora en exil et l’édition en russe hors de Russie reconfigurent ce marché, apportant une richesse nouvelle à la scène littéraire française. Ces dynamiques montrent que la culture russe en France est en constante évolution, entre tradition et modernité.