Le cinéma russe et soviétique a fait du Nouvel An sa grande fête nationale à l’écran : qu’il s’agisse des contes de fées enneigés des studios de l’après-guerre, du réveillon mythique de L’Ironie du sort (1975) ou des comédies chorales de la saga Ёлки (2010-2025), la nuit du 31 décembre y est un genre à part entière, avec ses décors de sapins, ses chansons et sa mélancolie joyeuse. Ce cinéma de fêtes se regarde en France dans les festivals, chez les éditeurs spécialisés et gratuitement sur la chaîne officielle de Mosfilm — souvent en famille, comme en Russie.

Comment une fête interdite aux premières années du régime soviétique est-elle devenue le moteur d’un patrimoine cinématographique aimé par des générations de spectateurs ? Retour sur un siècle de réveillons filmés, de la lettre de la Pravda de 1935 aux douze volets des Ёлки.

1935 : quand le sapin revient dans la fête

Au lendemain de la révolution, le Nouvel An est dénoncé comme une survivance bourgeoise et ses célébrations disparaissent des calendriers officiels. Le tournant vient le 28 décembre 1935, lorsque la Pravda publie une lettre de Pavel Postychev, dirigeant du Parti, intitulée « Organisons un beau sapin de Nouvel An pour les enfants ! ». La proposition, en réalité avalisée au plus haut sommet de l’État, réhabilite l’arbre de fête sous une forme laïque : aux côtés du père Gel (Ded Moroz) et de sa petite-fille Snegourotchka, symboles hérités du folklore, le sapin devient l’emblème d’un Nouvel An soviétique centrée sur l’enfance.

Cette fête inventée au milieu des années 1930 s’accompagne d’un rituel du réveillon resté remarquablement stable pendant des décennies :

  • la table se couvre d’une nappe blanche et d’une salade Olivier — héritière de la recette du chef français Lucien Olivier, qui dirigeait au XIXe siècle les cuisines du restaurant L’Hermitage à Moscou ;
  • les mandarines, rares et précieuses, tiennent le rôle des douceurs de fête ;
  • la télévision reste allumée sur les concerts de variétés et les films du soir ;
  • à minuit, le prédident s’adresse au pays, puis le cotillon et les vœux d’une « vie meilleure » s’installent dans l’ordinaire des familles.

Le cinéma s’empare de ce matériau dès les années 1930 et 1940, mais c’est l’après-guerre qui donne au genre ses œuvres de référence, quand les studios développent une filière entière de films de contes, tournés en décors naturels enneigés et en costumes d’inspiration folklore.

Les contes de fées filmés de l’âge d’or soviétique

Aucun réalisateur n’incarne mieux cette filière qu’Aleksandr Rou. Son Morozko (1964, studios Gorki) raconte les épreuves de Nastenka, jeune fille douce persécutée par sa belle-mère, et de Ivan, dont la tête a été changée en tête d’ours par sa morgue. Le père Gel — incarnation ambivalente, à la fois redoutable et juste — juge les deux héros dans une forêt glacée peuplée de personnages du folklore : Baba Iaga sur son mortier, le fagot enchanté, les écureuils messagers. Scénarisé par Nikolaï Erdman et Mikhaïl Volpine sur un conte populaire, avec une musique de Nikolaï Boudachkine nourrie de Rimski-Korsakov, le film fixe le modèle visuel du conte soviétique : couleurs saturées, malice, morale claire et neige abondante.

Quatre ans plus tard, l’acteur et réalisateur Pavel Kadochnikov adapte Snegourotchka (1968), à l’occasion du cent cinquantième anniversaire d’Alexandre Ostrovski. Le film suit la fille de Morozko et du Printemps, qui descend dans le village des Berendeïs pour apprendre ce que ressentent les mortels. Évgenia Filonova et Evgueni Jjarikov incarnent un couple de conte où la beauté des chœurs et des images laçe une méditation sur le prix de la chaleur humaine. Ces deux œuvres, rediffusées sans fin pendant les vacances scolaires, ont marqué durablement l’imaginaire visuel du Nouvel An russe — au point d’en devenir presque indissociables.

Cette veine féerique n’est pas réservée à la seule prise de vue réelle : à la même époque, les studios d’animation donnent leurs propres classiques de l’hiver, dont beaucoup ont été diffusés en France. Notre panorama de l’animation russe en France retrace ce parallèle méconnu, de Souzmultfilm aux dessins animés contemporains qui prolongent l’héritage des contes enneigés.

Projecteur de cinéma 35 mm dans une salle de projection sombre, faisceau lumineux traversé de particules de poussière et guirlandes de fête en arrière-plan
Un projecteur de cinéma dans une salle de projection sombre, sous les guirlandes des fêtes de fin d'année.

Bouratine : la marionnette devenue idole

Autre pilier du conte soviétique, Bouratine (1975) est l’adaptation par Leonid Netchaïev — pour les studios Belarusfilm — du récit d’Alexeï Tolstoï La Clé d’or (1936), lui-même réécriture russe de Pinocchio. Bouratine, pantin au nez long qui se raccourcit quand il dit vrai, affronte Karabas-Barabas, le théâtre des marionnettes et l’île des plaisirs, entouré du chat Basilio et du renard Alisa. Sorti en salles en 1975, le film a fait de ses chansons des standards absolus de la fête d’enfance russe, et son héros, nettement plus espiègle que le Pinocchio de Collodi, est devenu une figure identitaire transmise de génération en génération.

L’Ironie du sort : le réveillon devenu culte national

Si les contes de fées appartiennent à l’enfance, la vraie messe de minuit du cinéma soviétique est un vaudeville d’adultes. L’Ironie du sort, ou Avec un bain de vapeur ! (Ирония судьбы, или С лёгким паром !), tourné en 1975 par Eldar Riazanov pour Mosfilm, débute par un constat satirique : sous l’urbanisme standardisé, toutes les villes se ressemblent, et même les serrures s’ouvrent avec les mêmes clés. Ivre après un bain entre amis, Jénia, chirurgien moscovite, est embarqué par erreur dans un avion pour Léningrad, où il entre — clé en main — dans l’appartement exacte de Nadia, professeure de littérature, qui attend son fiancé pour le réveillon.

La première télévisuelle, le 1er janvier 1976, rassemble environ cent millions de téléspectateurs ; le film reçoit le Prix d’État de l’URSS en 1977. Mais c’est à partir des années 2000 que L’Ironie du sort acquiert son statut liturgique, rediffusé chaque 31 décembre comme on regarde La Vie est belle à Noël aux États-Unis — ou, pour le public français, un film de réveillon comme Le Père Noël est une ordure. Sa musique de Mikhaël Tariverdiev, son décor de table d’appartement soviétique et sa mélancolie malicieuse ont fait du réveillon de Jénia et Nadia le réveillon de référence de toute la Russie. Riazanov avait d’ailleurs déjà planté le décor trois ans plus tôt : Les Incroyables Aventures d’Italiens en Russie (1973) culmine dans une Léningrad enneigée au cœur des fêtes de fin d’année. Une suite produite par Timour Bekmambetov est sortie en 2007, signe que le mythe dépassait désormais son époque.

Conçu comme un téléfilm en deux parties pour un total de cent quatre-vingt-quatre minutes, le film n’était pas destiné à devenir un monument : c’est la rediffusion annuelle, devenue rituelle dans les foyers russophones, qui en a fait un objet patrimonial. Pour le situer dans le panthéon du cinéma russe, notre sélection de vingt films russes et soviétiques incontournables en donne le cadre d’ensemble, du muet d’Eisenstein aux œuvres contemporaines. En France, il a trouvé son public par les cinémas d’art et essai, les rétrospectives consacrées à Riazanov et les éditions vidéo spécialisées : sa satire de l’urbanisme standardisé, ses chansons et sa mélancolie de la trentaine parlent à tout spectateur de fin d’année, au-delà des références soviétiques.

Table de réveillon russe avec salade Olivier dans un saladier en verre, mandarines, coupes de champagne et bougies, sapin illuminé flou en arrière-plan
Une table de réveillon à la russe : salade Olivier, mandarines, champagne et lueur du sapin en arrière-plan.

La saga Ёлки : la comédie de réveillon du XXIe siècle

Le genre ne s’est pas arrêté à la chute de l’URSS — il s’y est reconverti. Ёлки (2010), lancé par Timour Bekmambetov et sa société Bazelevs, reprend la recette du film choral de fêtes : neuf histoires croisées, onze villes, quatorze personnages principaux et six réalisateurs, tous reliés par un enfant qui envoie un « vœu pour un inconnu » et par la chaîne de six personnes censée le réaliser. Le dispositif, volontiers mélodramatique et grand public, a rencontré un énorme succès : la franchise compte douze volets principaux entre 2010 et 2025 — la numérotation saute le chiffre quatre —, auxquels s’ajoutent un film dérivé avec des chiens (Ёлки лохматые, 2015), un recueil de nouvelles des héros et une série télévisée. Les bilans de box-office compilés par la presse spécialisée créditent la saga de près de quatre-vingts millions de dollars de recettes cumulées. Chaque épisode revisite les figures du répertoire — le voyageur bloqué loin des siens, le vœu de minuit, le miracle ordinaire — dans une Russie urbaine, connectée et nostalgique du conte d’enfance.

Où voir ces films en France : salles, éditions et YouTube

Bonne nouvelle pour les francophones : ce patrimoine est plus accessible qu’on ne le croit, à condition de combiner plusieurs circuits.

  1. Les festivals et ciné-clubs : le Festival international du film russe de Nice et le Russian Film Festival d’Honfleur programment régulièrement des comédies de fêtes en salle, et les associations franco-russes organisent des projections commentées à la période de décembre.
  2. Les éditions spécialisées : plusieurs éditeurs français et d’import proposent L’Ironie du sort et les grands classiques en DVD et Blu-ray restaurés.
  3. La chaîne YouTube officielle de Mosfilm : depuis 2011, le studio met en ligne gratuitement et légalement plusieurs centaines de ses films, dont une grande partie sous-titrée en français — le moyen le plus simple de découvrir Morozko, Snegourotchka ou L’Ironie du sort sans quitter son salon.
  4. Les médiathèques et cinémathèques : leurs fonds russo-soviétiques, souvent méconnus, complètent le tableau dans les grandes villes.

Pour bâtir un programme de soirée, notre sélection de vingt films russes et soviétiques incontournables offre un socle large, de l’avant-garde d’Eisenstein au cinéma contemporain. Et pour les familles avec enfants, un guide pour organiser une soirée cinéma russe en famille avec des enfants, publié par le magazine jeunesse timounbooks.fr, propose un tableau de huit classiques classés par âge, de Bouratine aux comédies Ёлki, avec les pistes de visionnage légal. Pour comprendre les rouages de la diffusion en France — salles, rétrospectives, plateformes —, l’entretien avec un programmateur de cinéma russe en France reste une porte d’entrée précise.

Six classiques suffisent à composer une soirée des fêtes à la russe :

Film Année Réalisation Pourquoi le (re)voir aux fêtes
Morozko 1964 Aleksandr Rou Le modèle du conte enneigé soviétique : morale, malice et neige abondante
Snegourotchka 1968 Pavel Kadochnikov Le conte d’Ostrovski en fresque musicale, commandé pour son 150e anniversaire
Les Incroyables Aventures d’Italiens en Russie 1973 Eldar Riazanov Une poursuite truculente qui culmine à Léningrad pendant les fêtes
Bouratine 1975 Leonid Netchaïev La marionnette d’Alexeï Tolstoï et ses chansons devenues des standards
L’Ironie du sort 1975 Eldar Riazanov Le réveillon culte, rediffusé chaque 31 décembre depuis des décennies
Ёлки 2010 Timour Bekmambetov Le premier volet de la grande franchise choral du réveillon contemporain

Une tradition de fête qui se transmet

Ce qui distingue ce cinéma des fêtes, au-delà de ses sapins et de ses chansons, c’est sa fonction sociale. En Russie, regarder L’Ironie du sort le 31 décembre fait partie des rites républicains ; à l’étranger, et singulièrement en France où vivent d’importantes communautés russophones, ces films servent de répertoire commun entre générations et entre cultures. Ils racontent un Nouvel An qui n’est pas seulement une date, mais une manière de se réunir : une table, une télévision ou un écran, et l’espoir rituel d’une année meilleure.

Les familles franco-russes de France connaissent bien ce va-et-vient entre calendriers : le Nouvel An du 31 décembre, puis Noël orthodoxe le 7 janvier, la double fête comme double mémoire. Nos fêtes et traditions russes célébrées en France dressent le calendrier complet de ces célébrations, de la Maslenitsa carnavalesque de février aux agapes du réveillon. Quant aux enfants, ils restent les premiers héritiers de ce répertoire : entre le père Gel du conte et la comédie de minuit, le cinéma de fêtes russe apprend, génération après génération, qu’au cœur de l’hiver on se raconte des histoires pour se tenir chaud.