Dans le 11e arrondissement de Paris, à quelques pas de la rue de la Roquette, une porte discrète s’ouvre sur un atelier qui sent l’encens, le bois frais et la peinture à l’œuf. C’est l’Atelier Saint-André, fondé et dirigé par le Père Dimitri Lavrov depuis 1998. Sur les tables, des planches de tilleul à différents stades de préparation ; aux murs, des icônes en cours et des reproductions de pièces anciennes. Le Père Dimitri nous reçoit entre deux sessions de formation. Théologien et iconographe formé au monastère Optino en Russie, coauteur d’un guide de référence sur les collections françaises d’icônes, il est l’une des voix les plus informées sur ce sujet en France.

Père Dimitri Lavrov — Père Dmitri Lavrov, 54 ans, iconographe et prêtre orthodoxe. Directeur de l'Atelier Saint-André (Paris 11e). Formé au monastère Optino (Russie). Installé en France depuis 1998. Co-auteur de L'icône russe : guide des collections françaises (2019, Éditions Cerf). Spécialité : iconographie byzantine-russe, authentification, ateliers de formation.

Iconographie russe à Paris : une présence séculaire

Père Dimitri, vous avez quitté la Russie en 1998. Qu'est-ce qui vous a amené à vous installer à Paris ?
Paris est le lieu naturel pour qui s'intéresse aux liens entre la culture orthodoxe russe et l'Europe occidentale. La présence russe ici remonte à plus d'un siècle — la cathédrale Saint-Alexandre-Nevsky est consacrée depuis 1861, l'Institut Saint-Serge de théologie est fondé depuis 1925. Il y a une continuité dans cette présence que l'on ne trouve nulle part ailleurs en Europe.

Pour un iconographe, Paris offre aussi l’accès à des collections remarquables. Plusieurs musées français conservent des icônes anciennes peu connues. Des familles de l’émigration blanche ont conservé des pièces parfois exceptionnelles — héritées des premiers exilés russes en France installés à Paris depuis les années 1920. Mon travail, depuis 1998, est de documenter, d’enseigner et de perpétuer cette tradition ici.

Qu'est-ce qu'une icône pour quelqu'un qui n'est pas orthodoxe ?
Une icône est d'abord une image théologique. Elle n'est pas un tableau de dévotion ordinaire, ni une illustration. Elle est la représentation d'une présence : celle du Christ, de la Vierge, d'un saint, d'un événement sacré. Dans la tradition orthodoxe, on dit qu'une icône est 'écrite' — pas 'peinte' — parce qu'elle transmet un texte sacré en images, comme les Évangiles transmettent la parole de Dieu en mots.

Pour quelqu’un qui n’est pas orthodoxe, une icône peut être appréciée comme une œuvre d’art d’une qualité souvent extraordinaire. Mais pour comprendre pleinement ce qu’elle dit, il faut connaître l’iconographie — le langage des gestes, des couleurs, des compositions qui encode les significations théologiques.

Quelle est la différence entre une icône russe et une icône grecque ou byzantine ?
Toutes ces traditions partagent une source commune : l'art chrétien des premiers siècles, développé à Byzance. Mais les traditions nationales ont évolué différemment à partir du Xe-XIe siècle.

L’icône byzantine canonique, telle qu’elle est produite depuis mille ans à Athènes ou sur le Mont Athos, reste très proche des modèles de la période médiévale. Elle est souvent perçue comme plus ‘froide’, plus abstraite. L’icône russe a développé une expressivité particulière du visage — des yeux plus grands, une palette chromatique plus chaleureuse, des compositions dynamiques. Andrei Roublev, au XVe siècle, est peut-être le plus grand maître de cette tradition : son travail combine une rigueur théologique et une beauté formelle qui restent uniques dans l’histoire de l’art sacré. Ses icônes sont visibles en reproduction dans plusieurs musées parisiens à collections russes, ce qui permet d’approcher cette tradition sans quitter Paris.

Triptyque d'icônes russes XIXe siècle sur fond sombre, or patiné, style byzantin-russe, éclairage dramatique

Collections d’icônes russes en France

Quelles sont les grandes collections d'icônes russes en France, publiques et privées ?
En France, les collections publiques d'icônes sont dispersées. La Bibliothèque nationale de France conserve des manuscrits enluminés russes et byzantins d'une grande importance. Le Musée du Louvre possède quelques pièces. La cathédrale Saint-Alexandre-Nevsky est sans doute le lieu où l'on peut voir le plus facilement un ensemble iconographique russe de qualité à Paris — elle conserve des œuvres des XIXe et XXe siècles, dont plusieurs pièces de la période de l'émigration.

Les collections privées sont bien plus importantes que les collections publiques. Beaucoup de familles de l’émigration blanche ont conservé des icônes familiales — parfois de grande valeur. Ces pièces sont peu documentées. Depuis 2022, un certain nombre d’entre elles ont été proposées à la vente ou à l’inventaire, par des familles qui pensent à leur succession ou qui souhaitent les mettre en sécurité.

Marché des icônes et authentification

Le marché des icônes en France — comment fonctionne-t-il ? Comment éviter les faux ?
Le marché des icônes est complexe. Il y a de très belles pièces authentiques, des copies de qualité variable, et des faux — dont certains sont remarquablement bien réalisés. Les prix vont de quelques dizaines d'euros pour une copie moderne sur bois à plusieurs centaines de milliers d'euros pour une icône ancienne certifiée.

Pour éviter les faux, plusieurs règles simples : ne jamais acheter sans provenance documentée, toujours faire expertiser une pièce ancienne par un spécialiste reconnu, se méfier des vendeurs qui ‘garantissent’ l’authenticité sans fournir de documentation écrite. À Paris, plusieurs maisons de ventes aux enchères ont des experts en art russe qui font des estimations sérieuses. Les galeries spécialisées réputées, membres des syndicats professionnels, offrent également des garanties.

Les ateliers iconographiques actifs en France en 2026 — pouvez-vous nous brosser un tableau ?
Il y en a plus qu'on ne le pense. L'Atelier Saint-André, que je dirige, est l'un des plus actifs à Paris. Nous formons des iconographes depuis vingt-six ans, avec des stages de plusieurs niveaux. Plusieurs [paroisses orthodoxes de l'Église russe en France](/blog/orthodoxie-russie-france-cathedrales-paroisse-interview-2026/) — à Lyon, Strasbourg, Bordeaux, Nice — ont leur propre atelier ou accueillent régulièrement des stages.

Ce qui est frappant ces cinq dernières années, c’est l’intérêt croissant des personnes non orthodoxes pour l’iconographie. Des catholiques, des protestants, des personnes sans appartenance religieuse viennent apprendre à ‘écrire’ une icône. Ils sont attirés par la méditation que requiert cette pratique, par la discipline du geste, par la beauté formelle de cet art. C’est une évolution que j’observe avec intérêt.

Formation iconographique en France

Qui apprend à écrire des icônes en France aujourd'hui ?
Un public très diversifié. Des fidèles orthodoxes qui souhaitent s'initier à une pratique spirituelle. Des artistes intéressés par les techniques anciennes — l'œuf, les pigments minéraux, le fond d'or. Des thérapeutes qui utilisent la pratique iconographique comme outil de méditation et de présence à soi. Des historiens de l'art et des restaurateurs qui cherchent à comprendre les techniques de l'intérieur.

La moyenne d’âge de nos élèves est d’environ quarante-cinq ans. Il y a une majorité de femmes, pour des raisons culturelles sans doute. Mais les hommes viennent aussi, souvent avec une pratique artistique préexistante — la peinture, la sculpture — qui leur donne une base.

L'icône dans la liturgie orthodoxe russe en France — quel rôle joue-t-elle aujourd'hui dans les paroisses ?
L'icône est centrale dans la liturgie orthodoxe. Elle est présente à l'iconostase — ce mur d'icônes qui sépare la nef du sanctuaire —, sur les analogions (les pupitres de lecture), dans les maisons des fidèles. On vénère les icônes en les embrassant, en s'inclinant devant elles, en les portant en procession lors de certaines fêtes. Cette pratique peut paraître étrange à un regard occidental non orthodoxe, mais elle exprime une théologie de la présence du Christ et des saints dans la communauté des croyants.

Pour approfondirla compréhension de ces pratiques, la bibliographie spécialisée sur les icônes et l’art sacré orthodoxe propose des ouvrages de référence accessibles au grand public, des introductions historiques aux études théologiques avancées.

Peut-on reconnaître un faux à l'œil nu ?
Parfois, oui. Un faux récent aura souvent des dorures trop brillantes, une patine artificielle, une composition qui suit trop mécaniquement les modèles des catalogues. Le regard d'un iconographe formé perçoit instinctivement quelque chose d'inconvenant, une 'fausseté' formelle difficile à décrire mais réelle.

Mais les meilleurs faux demandent des analyses scientifiques pour être démasqués. La dendrochronologie peut dater le support. L’analyse des pigments peut révéler l’utilisation de colorants synthétiques inconnus avant le XIXe siècle. La radiographie montre parfois des repentirs ou des structures incompatibles avec une exécution ancienne. Ces analyses sont coûteuses, mais indispensables pour les pièces de grande valeur.

Groupe de participants autour d'un iconographe dans un atelier, plaques de tilleul, formation artisanale

Numérique et idées reçues

La numérisation des collections iconographiques françaises avance-t-elle ?
Lentement mais sûrement. La BnF a numérisé une partie de ses manuscrits cyrilliques, accessibles sur Gallica. Certaines paroisses orthodoxes ont commencé des inventaires photographiques de leurs collections. Mais le gros travail reste à faire pour les collections privées, qui sont les plus importantes et les moins documentées.

Avec notre livre de 2019 sur les collections françaises, nous avons essayé d’établir un premier inventaire systématique des pièces accessibles au public. C’est un travail de longue haleine. Nous espérons une deuxième édition augmentée dans les prochaines années.

Pour finir : trois idées reçues sur les icônes russes ?
Première idée reçue : les icônes sont des objets ésotériques ou magiques. Non : ce sont des images liturgiques avec une fonction précise dans la pratique spirituelle orthodoxe. Leur 'pouvoir' est celui d'une présence symbolique, pas d'un objet magique.

Deuxième idée reçue : toutes les icônes russes sont très anciennes et très précieuses. Non : la grande majorité des icônes en circulation sont des copies du XIXe ou du XXe siècle, de qualité variable. Les pièces vraiment anciennes (avant le XVIIe siècle) sont rares, souvent dans des musées ou des collections importantes.

Troisième idée reçue : seuls les orthodoxes peuvent comprendre les icônes. Non : la tradition iconographique est universellement accessible. Elle demande une initiation, comme n’importe quelle tradition artistique, mais elle n’est pas réservée aux croyants. Elle parle à tous ceux qui ont le goût de la beauté et de la profondeur.

En bref — 3 idées à retenir

  1. L’icône est d’abord un objet théologique, mais sa qualité artistique et sa technique font d’elle un objet accessible à tout amateur d’art — la frontière entre art sacré et art tout court y est particulièrement poreuse.
  2. La France conserve des collections d’icônes russes importantes, surtout dans les collections privées héritées de l’émigration blanche — un patrimoine encore largement méconnu et insuffisamment documenté.
  3. L’apprentissage de l’écriture des icônes connaît un renouveau en France, attirant un public très diversifié, bien au-delà de la seule communauté orthodoxe.

Pour les amateurs qui souhaitent approfondir leur documentation, notre article sur l’histoire des institutions russes à Paris retrace les lieux fondateurs de la présence orthodoxe et culturelle russe dans la capitale. Enfin, pour ceux qui célébreront prochainement les fêtes orthodoxes, notre guide des fêtes et traditions russes en France décrit le rôle central des icônes dans les célébrations liturgiques.