Anne-Lise Trouin, 38 ans, a un parcours que peu de danseurs occidentaux peuvent revendiquer : formée à l’Académie Vaganova de Saint-Pétersbourg entre 2006 et 2010, ancienne membre du corps de ballet du Bolchoï jusqu’en 2014, elle s’est installée à Paris la même année pour fonder la Compagnie Terpsikhora, basée dans le 10e arrondissement. Depuis douze ans, elle travaille à transmettre le vocabulaire de la danse russe classique aux danseurs contemporains français — et à faire dialoguer cet héritage avec les formes les plus actuelles de la création chorégraphique. Nous l’avons rencontrée dans ses studios.
L’entretien s’est tenu par une matinée printanière, entre deux répétitions. La salle sentait la colophane et le plancher chaud. Une danseuse travaillait seule à la barre dans l’espace adjacent. C’est dans ce cadre concret, éloigné des fantasmes exotiques souvent attachés à la danse russe, qu’Anne-Lise Trouin parle de son travail — avec une précision technique et une honnêteté qui tranchent avec les discours lissés des institutions officielles.
Formation et parcours en Russie
Votre parcours est peu commun pour une danseuse française. Comment êtes-vous arrivée à l'école Vaganova ?
Par obstination et par une série de hasards heureux. J'avais commencé la danse classique très tôt, à cinq ans, dans une école de quartier à Lyon. À seize ans, j'ai eu la chance de participer à un stage international à Lausanne où enseignait une ancienne professeure de Vaganova. Elle m'a vue travailler et m'a suggéré de postuler. La concurrence était féroce — des élèves du monde entier candidataient pour quelques places réservées aux élèves étrangers. J'ai été acceptée en 2006, à dix-huit ans. Les quatre années qui ont suivi ont été les plus difficiles et les plus formatrices de ma vie.
Qu'est-ce qui différencie l'école russe des autres grandes écoles de ballet ?
La méthode Vaganova se distingue avant tout par sa cohérence pédagogique. Agrippina Vaganova a codifié un système d'enseignement progressif, année par année, qui va du placement du corps à l'expression artistique. Chaque exercice a une raison précise, chaque terme technique une définition rigoureuse. Ce n'est pas une collection de techniques disparates : c'est un édifice.Ce qui frappe les élèves étrangers, c’est le travail sur les bras — le port de bras —, qui est d’une sophistication que l’on ne retrouve pas à ce degré dans l’école française ou italienne. Et aussi le travail du dos : les danseurs russes ont une mobilité de la colonne vertébrale, une expressivité du torse qui donne à leur danse cette qualité particulière, à la fois structurée et vivante.
La méthode Vaganova, codifiée dans les années 1930, constitue l’une des contributions durables de la danse russe à la pédagogie mondiale — héritage que les Ballets russes en France ont contribué à transmettre à partir de leurs premières saisons parisiennes dès 1909.
Et après Vaganova, le Bolchoï. Comment s'est passée l'intégration dans une compagnie de cette taille ?
Le Bolchoï, c'est une machine extraordinaire. Quatre cents danseurs, un répertoire de plusieurs centaines de ballets, une tradition institutionnelle qui remonte au XVIIIe siècle. En rejoignant le corps de ballet en 2010, j'entrais dans quelque chose qui me dépassait infiniment. Les premières années ont été éprouvantes physiquement et psychologiquement : le régime d'entraînement, la hiérarchie très marquée, la pression des comparaisons permanentes.Ce qui m’a le plus frappée, c’est à quel point la danse y est traitée comme un art total : la musique, le décor, le costume, le jeu d’acteur, la technique — tout est pensé ensemble. Cette approche globale, je l’ai emportée en quittant le Bolchoï.

Répertoire classique et compagnies actives
Parlons du répertoire classique russe. Lac des cygnes, Casse-Noisette, La Belle au bois dormant — comment ces œuvres sont-elles perçues par le public français en 2026 ?
Ces ballets continuent de remplir les grandes salles françaises. Ils ont un public fidèle, souvent familial, qui vient retrouver une expérience qu'il connaît, qu'il aime. Mais il y a un paradoxe : ces œuvres sont si connues que beaucoup de spectateurs pensent les connaître mieux qu'elles ne sont. Ils ont vu une version, parfois deux, et croient savoir ce que c'est. En réalité, il existe des dizaines de versions du Lac des cygnes, avec des chorégraphies très différentes, des partis pris artistiques opposés.Ce qui m’intéresse, moi, c’est de faire découvrir le répertoire moins connu : les ballets de Prokofiev comme Roméo et Juliette ou Cendrillon, les œuvres de Fokine qui ne sont presque jamais montées, les créations soviétiques des années 1930-1950 qui ont une qualité dramatique et musicale extraordinaire.
Quelles compagnies russophones sont actives en France en 2026 ?
La scène est diverse mais dispersée. Il y a des compagnies qui travaillent régulièrement le répertoire russe classique en version allégée pour les scènes régionales — des productions moins coûteuses que les grands opéras, qui tournent dans les théâtres de province et les espaces culturels. Plusieurs d'entre elles emploient des danseurs russophones.Depuis 2022, un nombre significatif de danseurs et de chorégraphes russes ont quitté la Russie pour des raisons politiques ou professionnelles. Certains sont arrivés en France. Ils apportent une énergie nouvelle, des répertoires différents, et surtout une exigence technique et artistique qui enrichit le tissu chorégraphique français. C’est une situation douloureuse pour eux, mais qui crée des possibilités de dialogue artistique réelles.
Transmission et enjeux pédagogiques
Vous travaillez sur la transmission du répertoire russe à des danseurs français. Quelles difficultés rencontrez-vous ?
La principale difficulté est culturelle, pas technique. Les danseurs français ont généralement une très bonne formation technique. Mais ils ont une relation différente au corps, à l'expression, à la hiérarchie chorégraphique. Dans la tradition russe, il y a une discipline très forte, un rapport à l'autorité du chorégraphe et du maître de ballet qui peut heurter des danseurs français habitués à plus d'horizontalité dans les relations pédagogiques.L’autre difficulté est musicale : la danse russe classique est très intimement liée à la musique de Tchaïkovski, de Prokofiev, de Chostakovitch. Comprendre les structures musicales, les phrasés, les nuances — c’est essentiel pour donner à la danse sa juste qualité. Certains danseurs français manquent de cette culture musicale, et je passe une part significative du temps de répétition à travailler sur l’écoute. Cette culture de l’écoute est d’ailleurs commune au théâtre russe en France, où la tradition stanislavskienne impose une sensibilité musicale comparable à celle des danseurs classiques.
Les festivals de danse en France programment-ils suffisamment la danse russe ?
Honnêtement, non. Le répertoire classique russe est présent, mais comme une valeur sûre, pas comme une recherche artistique. On programme le Lac des cygnes parce qu'il remplit les salles, pas parce qu'on cherche à comprendre ce qu'il dit aujourd'hui. Et la danse contemporaine russe, les créateurs de la génération des quarante-cinquante ans formés à Moscou ou à Saint-Pétersbourg, est presque absente des programmations françaises.Pour le ballet classique en revanche, il faut citer l’héritage scénique des Ballets russes en France qui reste une référence pour les festivals dédiés à ce répertoire, avec des programmations qui retracent la filiation entre Diaghilev et les compagnies d’aujourd’hui.
Danse russe et contexte contemporain
La question politique depuis 2022 — comment la vivez-vous personnellement et professionnellement ?
C'est une situation difficile à beaucoup d'égards. J'ai passé quatre ans en Russie, j'ai des amis, des collègues, des professeurs là-bas. J'ai une relation profonde et affectueuse avec la culture russe — la danse, la musique, la langue, la littérature. Rien de tout cela ne me prédispose à cautionner une politique.Ce que je refuse, c’est l’amalgame entre une culture et un État. La culture russe appartient à tous ceux qui la créent et la transmettent, y compris à ceux qui ont quitté la Russie, y compris à ceux qui s’y opposent. Mon travail ici, à Paris, c’est de continuer à transmettre ce que j’ai reçu — avec toute la complexité que ça implique.
Les jeunes danseurs russes qui arrivent en France font face à quelles difficultés ?
Administratives d'abord : les visas sont plus compliqués, les procédures plus longues. Ensuite linguistiques : peu de danseurs russes parlent bien le français, et les auditions, les répétitions, la vie quotidienne en deviennent plus difficiles. Enfin, il y a la question de la reconnaissance : un danseur formé au Bolchoï ou à la Mariinski a une valeur artistique évidente, mais les compagnies françaises ne connaissent pas toujours ces institutions et ont parfois du mal à évaluer le niveau réel.Ce que je fais souvent, c’est servir d’interface. J’ai travaillé dans ces structures, je connais ce que signifie une formation à Vaganova. Je peux expliquer aux programmateurs et aux directeurs artistiques français ce qu’ils ont devant eux.

Quels sont vos projets pour la Compagnie Terpsikhora dans les prochains mois ?
Nous travaillons sur une création qui met en dialogue des extraits du répertoire russe classique — Fokine, Petipa — avec une écriture chorégraphique contemporaine. L'idée est de montrer que ces œuvres ne sont pas des pièces de musée, mais des partitions ouvertes, capables de générer de nouvelles lectures.Nous préparons aussi un stage intensif de méthode Vaganova ouvert aux danseurs professionnels, en partenariat avec des studios parisiens. Et une collaboration avec une école de théâtre sur le travail du corps dans la tradition de Stanislavski — les frontières entre théâtre et danse dans la tradition russe sont poreuses, c’est l’une des grandes richesses de cet héritage.
Pour finir : trois idées reçues sur la danse russe que vous voudriez corriger ?
Première idée reçue : la danse russe, c'est uniquement le ballet classique. C'est faux. La tradition chorégraphique russe est immensément diverse, des danses folkloriques aux avant-gardes expérimentales des années 1920.Deuxième idée reçue : les danseurs russes ne pensent pas, ils exécutent. C’est faux et un peu condescendant. La formation russe inclut une culture musicale, historique et dramaturgique très développée. Les danseurs du Bolchoï et de la Mariinski sont des artistes complets, pas des machines à exécuter des pas.
Troisième idée reçue : depuis 2022, la danse russe n’existe plus ou est compromise politiquement. C’est faux. La danse russe existe — en Russie, en exil, dans la diaspora. Elle est vivante, diverse, parfois courageuse. Mon travail ici, c’est d’en témoigner.
En bref — 3 idées à retenir
- L’école Vaganova se distingue par la cohérence de sa méthode pédagogique et la sophistication du travail sur les bras et le dos — une formation qui va bien au-delà de la seule technique.
- La scène chorégraphique russophone en France s’est enrichie depuis 2022 d’artistes en exil qui apportent de nouvelles perspectives sur le répertoire classique et contemporain.
- La transmission du répertoire russe à des danseurs français pose des enjeux culturels autant que techniques : la relation au corps, à l’autorité pédagogique et à la musicalité sont au cœur du travail.
Pour compléter ce panorama de la danse russe, les Ballets russes et leur héritage scénique en France retracent la filiation de Diaghilev jusqu’aux compagnies actuelles. Pour un aperçu plus large des événements de la culture russe en France, le panorama des événements culturels russes en France recense les rendez-vous les plus marquants de ces dix dernières années.